Les projets coopératifs

Claudine Belayche,
Présidente de l'ABF
Cl.Belayche@wanadoo.fr

Jean-Michel Salaün,
Maître de conférences, ENSSIB
salaun@enssib.fr




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Plan de l'exposé :

  1. Présentation de quelques projets (ENSSIB, ABF)
  2. Témoignages sur des projets coopératifs

Jean-Michel Salaün

L'ENSSIB a monté un site internet depuis 1995 et, comme dans tous les sites internet, nous avons des pages de lien à d'autres sites qui traitent de sujets qui correspondent aux intérêts de nos lecteurs ou de nos internautes.

Ces pages de lien se construisent progressivement,. c'est un travail qui est passionnant mais qui se fait par accumulations successives. Au fur et à mesure de la construction de ces pages, j'ai envoyé des messages disant qu'il y avait d'autres sites bibliothéconomiques qui existaient, ou d'autres qui se construisaient progressivement, et qu'il serait peut-être astucieux de se concerter de façon à ce que tout le monde ne fasse pas la même chose, exactement comme dans un bon partage de travail en bibliothéconomie, en coopération bibliothéconomique.

Dans un premier temps, il est vrai que ces messages n'étaient pas suffisamment insistants, et je n'ai reçu aucune réponse. L'ABF avait développé son propre site et Dominique Lahary a demandé à un certain nombre de bibliothèques qui auraient mis leur catalogue en ligne de faire connaître leur adresse pour qu'elles puissent être mises sur le site de l'ABF. Le site de l'ABF présentait toute une série de liens fort comparables aux liens proposés par l'ENSSIB. L'ENSSIB et l'ABF étaient devenus concurrents. Le problème s'est posé de savoir s'il ne valait pas mieux coopérer. Un processus de coopération a été engagé avec d'autres partenaires.

Claudine Belayche

Quand nous avons créé le site de l'ABF, nous l'avons petit à petit agrémenté en essayant de comprendre du point du vue d'une association de bibliothécaires ? Pourquoi fait-on un site quand on est une association de bibliothécaires A quoi sert-il ? A qui sert-il ? Qu'essaye-t-on de dire ? Vers qui essaye-t-on de se tourner ou de faire se tourner nos collègues ? Tous ces points nous semblaient mériter réflexion.

Dans certains cas, on s'est retrouvés, peut-être pas concurrents, mais à donner le même type d'information. Fin 1997, début 1998, un certain nombre de sites en France qui travaillent un peu dans les mêmes eaux, c'est-à-dire qui essaient de s'adresser aux professionnels des bibliothèques et de la documentation du point de vue d'une école de formation, du point de vue de ministères, du point de vue d'associations, ou même du point de vue de bibliothèques ont tenté de développer des services web qui dépassent la stricte vision disciplinaire.

Nous avons donc décidé d'être constructifs et de réunir (février 1998) plusieurs acteurs de la bibliothéconomie pour voir ce qui pouvait être fait. Étaient présents à la réunion : l'ABF, l'ADBS, la Bibliothèque nationale de France, Biblio Online, la BPI, la Cellule MathDoc, le CHU de Rouen, l'ENSSIB, l'INIST, l'INTD, le ministère de la Culture, le ministère de l'Éducation nationale, la direction de l'Enseignement supérieur, le ministère de l'Équipement, REDOC (Réseau Documentaire de Grenoble), Relais, et l'URFIST de Paris. Avaient été invitées aussi quelques universités qui ont développé, pour leurs étudiants et usagers, des sites un peu plus détaillés que seulement leur présentation de l'université et leur catalogue.

Le programme de cette réunion a été d'exposer le fait qu'il commençait à y avoir un nombre non négligeable de sites sur la bibliothéconomie, la documentation et les sciences de l'information qui s'adressaient, dans le même esprit, à des collègues de la même discipline. Quand ces sites se sont développés, l'information est devenue abondante et les sites ont chacun connu des difficultés à assurer la tenue à jour rigoureuse des informations, des adresses à vérifier, et des Quoi de neuf aujourd'hui ? ou Quoi de neuf dans la semaine ?

Il paraissait intéressant de faire l'inventaire des projets en cours et de ce qui venait dans l'esprit pour tenter de coopérer le mieux possible. Qui fait quoi ? Que fait-on ou ne fait-on pas ? Qu'est-ce qu'on ne peut plus faire ? Qu'est-ce qu'on voudrait faire ? Peut-on se répartir le travail en gardant sa plage de spécificités et en s'entendant, dans certains cas, sur ce qu'on « laisse » à quelqu'un d'autre avec un système de liens. Si on n'est pas complètement exhaustif sur un sujet, on peut renvoyer sur quelqu'un qui le fait mieux que soi, en tout esprit d'amitié.

A la suite de cette réunion, un petit site de discussion a été mis en place qui accueille les contributions de chacun des partenaires et de chacun des participants à partir d'idées qui sont lancées par les uns et les autres.

La parole est laissée aux participants pour faire part de leurs impressions, de leurs projets, de leurs expériences.

Ghislaine Chartron, URFIST de Paris

Je salue les efforts faits par les écoles depuis un an : il est utile de pouvoir consulter des catalogues riches, des listes de mémoires d'étudiants, etc. sur des sites web. J'utilise les sites d'une façon complémentaire. Par exemple, le fonds de l'ENSSIB et le fonds de l'INTD sont différents. La complémentarité est aussi liée aux enseignements qui sont dispensés dans ces établissements. S'il y avait une seule entrée, ce serait pratique.

Intervention dans la salle

Il y a quelques années, Hervé Le Crosnier comparait les CD-ROM et un produit d'édition. Ne pourrait-on pas faire la même chose avec les sites web ? Chaque producteur de site a son objectif, son public. Même si un site est proche d'un autre, il ne sera pas exactement le même. Donc cette complémentarité qui donne des redondances n'est pas inutile.

Jean-Michel Salaün

Il faut faire la part entre deux catégories de sites :

  1. D'une part, il y a sur un site des informations qui sont spécifiques à une institution. Des liens sur ces sites pourront être créés par l'intermédiaire de dossiers thématiques qui seront particuliers à l'orientation de l'institution.
  2. D'autre part, il y a un certain nombre de liens tout-venant, des liens annuaires où on aura des liens vers les différentes institutions qui concernent la bibliothéconomie (grandes bibliothèques, organismes de coopération, écoles, etc.) ou des liens qui vont renvoyer vers les principales ressources de la bibliothéconomie (journaux électroniques, catalogues, listes de discussion, etc.)

C'est plutôt dans cette deuxième partie des pages de lien qu'il nous a semblé vraiment urgent d'avoir un travail coopératif. La gestion des sites est un travail très lourd à gérer parce qu'il faut, d'une part, repérer les nouvelles adresses, et d'autre part, les valider. Il faut aussi repérer celles qui disparaissent. Ce n'est pas le travail d'une seule institution.

La question qui se pose est, d'une part, de savoir comment faire pour qu'en allant sur l'un ou l'autre des sites, on puisse avoir l'ensemble du travail qui a été réalisé en termes de repérages ; et d'autre part, comment être sûr qu'on n'a pas oublié un thème ou un type de ressources essentiel ou particulièrement utile.

On a donc besoin d'avoir un retour. Contrairement à une liste de discussion, le seul retour qu'on puisse avoir sur un site web est un message sympathique d'un utilisateur, mais c'est très rare. Les statistiques ne sont pas très parlantes : on peut savoir que de nombreuses personnes ont navigué dans nos pages, mais cela ne nous indique pas ce qu'ils ont fait des pages, qui sont exactement ces personnes, pourquoi elles vont interroger ces pages, qu'est-ce qu'elles n'ont pas trouvé et qu'elles auraient aimé trouver.

Hervé Le Crosnier

J'ai un petit point de vue là-dessus. Sur l'aspect coopératif, je suis à la fois d'accord avec la nécessité de ne pas doubler le travail, d'autant que c'est un travail lourd et de fond, et en même temps, je suis assez d'accord avec ce qui a été dit sur le fait qu'il y a un phénomène d'édition. C'est-à-dire que chacun, et c'est tout à fait légitime, peut espérer tirer une valeur pour son association, pour son institution, pour sa bibliothèque, du travail qui est fait.

Quelle est la structure que l'on peut mettre en place, qui permet d'associer ces deux éléments ?

La démarche coopérative, celle que l'on peut mettre en place, me semble un peu différente au sens où ce qui serait vraiment intéressant, c'est de faire que chacun apporte une partie du travail et que tout le monde bénéficie de l'ensemble du travail qui est apporté. Alors, comment faire cela ? Je crois qu'il y a une solution, enfin une méthode technique qui s'appelle une banque de données.

On a tendance, en France, et puis globalement dans le métier des bibliothécaires, à associer la notion de banque de données avec la notion d'interrogation. J'ai une banque de données, je pose ma question, si possible avec des étoiles ; .., et puis tout ce qui est nécessaire m'est proposé en réponse.

Il y a une autre méthode qui consiste à construire des pages éditoriales par association, dont le contenu est pris dans une banque de données par un administrateur de pages, un éditeur de pages qui dit : « Moi, je veux ça. » Et il clique et construit sa page, donc il garde son autonomie sur la base d'une description qui a de grandes chances d'être complète, je crois que tous les bibliothécaires du monde ont abandonné l'idée de la complétude totale, mais qui a de grandes chances d'être plus complète que des travaux isolés, qui a des chances d'être plus à l'ordre du jour, comme c'est une banque de données coopérative, chacun y ajoute la partie qui l'intéresse, la partie qu'il va suivre. Avec un fond commun de description partagé dans une banque de données, on évite de perdre du temps à faire la 123e description de Gallica, avec cinq étoiles en bas. Si on fait un site, on va tous mettre cinq étoiles à Gallica. On va perdre plein de temps.

Alors que, ce qui est essentiel, c'est d'être capable, sur internet, de repérer l'information qu'on n'aurait pas été chercher. C'est la structure, la méthode qui consiste à avoir une banque de données que l'on peut certes interroger. Mais je ne crois pas trop aux interrogations de banques de données. Que penser de Altavista, quand on a 3 692 réponses ? Ça marche quand on est dans l'information scientifique et technique, c'est-à-dire qu'on a des domaines très précis, qu'on peut juger l'information rien que par le titre du périodique ou des choses comme ça. Dans les domaines internet, je crois beaucoup plus à la sélection, ça me semble intéressant que le Ministère ait annoncé que Le Bulletin critique du livre français soit resubventionné, c'est-à-dire qu'on ait une notion critique à ajouter derrière.

Dans une structure de banque de données coopérative, chacun peut saisir ses informations. Ca implique quand même un gros travail coopératif de description. C'est le but de l'atelier sur les métadatas qui va se tenir tout à l'heure : comment décrit-on les choses ? Vieux problème de bibliothécaire. On disait catalogage dans le temps, le mot est un peu dépassé donc on dit métadata mais, au fond, c'est la même chose. Et puis aussi : qu'est-ce qu'on décrit ? Parce que, s'il y a une logique éditoriale, elle se situe au niveau du site.

Or ce qui, nous, bibliothécaires, nous intéresse, et plus encore les documentalistes, c'est le document, c'est-à-dire non pas le site en tant que tel, quel est son projet (le site de l'université de Caen, c'est une université multidisciplinaire, ça ne sert à rien), le site-même du laboratoire d'informatique de l'université de Caen, c'est un laboratoire où il y a plusieurs équipes de recherche qui ont des sujets très très divers, ça n'a aucun intérêt. « Le site à Le Crosnier, il est un peu trop spécialisé, justement. Alors on ne sait plus, ce n'est plus un site, c'est une collection de documents. » Donc on a toute cette hiérarchie d'objets documentaires de l'internet, et ce qui me semble la carte à jouer pour nous, bibliothécaires, c'est peut-être la carte du document : définir ce qu'est un document, surtout en mode hyper texte. Ce n'est pas une page, les indexeurs automatiques, les moteurs de recherche, eux, décrivent les pages parce que c'est automatique et ça va plus vite*. Nous, on veut du travail humain pour décrire un document, donc on a tout un travail de réflexion sur : quel est le niveau du document ? C'est quelque chose d'intermédiaire entre le site et la page. C'est un premier travail.

Le document, c'est la base du métier de bibliothécaire, l'unité bibliographique. Le site n'est pas l'unité documentaire, c'est une unité éditoriale, comme cela a été dit. Je crois qu'à rester trop ciblés sur les sites, on perd la notion de document, et particulièrement dans le domaine de l'information publique. Tous les rapports, les dossiers, toute la littérature grise, tous ces éléments-là qui vont arriver sur internet. Il est nécessaire qu'il y ait un catalogue de ces documents qui dépasse chaque site, avec le découpage par ministère ou par institution.

Deuxièmement : comment on le décrit ? Troisièmement : une infrastructure technique qui permette de faire cela, et quatrièmement, bien sûr, qu'elle soit libre de droits, c'est-à-dire que tout le monde puisse aller chercher ce qu'il veut et avoir des garanties de le trouver.

Tout le monde, c'est qui ? Si on est dans un modèle strictement coopératif, j'ai tendance à dire : tout le monde, c'est ceux qui coopèrent. C'est-à-dire, on ne veut pas créer un nouveau marché, on ne veut pas être concurrent de ceux qui voudraient créer un marché de telle chose, on coopère, c'est-à-dire que je décris dix, ou vingt, ou trente sites, etc., et j'ai le droit de bénéficier du reste du travail de description.

Est-ce que l'on peut accepter des gens qui choisissent de ne rien Si je ne fais rien, si je veux juste arriver avec les poches pleines de sous en disant : « Je les mets sur la table. » C'est vrai que ça se discute parce que, pour faire un tel travail, il va bien falloir des gens qui fassent la coordination. On sait qu'on peut compter sur tous les bibliothécaires parce qu'ils y ont tous de l'intérêt, parce qu'ils ont tous rencontré le site qui les intéresse dans le domaine qui les intéresse : la largeur des ailerons de Formule 1, ou la collection d'enjoliveurs, c'est très bien. Donc, eux, on sait qu'ils vont faire ce travail-là. Il y a cependant un problème de coordination et donc de financement d'un tel système coopératif. Voilà comment j'envisage le système coopératif.

Accessoirement, ce que ça a comme avantage, c'est qu'on peut le commencer à très très peu, qu'on peut partir de choses très simples, de descriptions simples, et surtout qu'on peut le lancer assez vite, il suffit d'avoir dix ou vingt personnes qui veulent bien se lancer en test, et on peut commencer la semaine prochaine.

Marc-Henri Bawin, Cellule Internet, Université de Liège, Belgique

Le Conseil Interuniversitaire de la Communauté française de Belgique (CIUF :http://www.ciuf.be/) a pour mission d'organiser la concertation et la coopération entre les institutions universitaires francophones. Dans ce cadre, la Commission des bibliothécaires en chef du CIUF a récemment décidé de mettre sur pied un répertoire de ressources internet dans divers domaines. Le projet de ce répertoire peut actuellement être vu à l'adresse suivante : http://www.ciuf.be/bibliotheques/repertoire_ressourcesweb/reindex.htm

Pour ce faire, le CIUF a décidé d'accorder la primauté à des sites de bibliothèques universitaires et de départements de recherche qui proposaient déjà sur leur site des ressources dans leur domaine de compétences. Fatalement, tous les sites ne traitent pas tous les domaines mais on devrait quand même parvenir, en regroupant tous ceux-ci, à couvrir une partie importante du savoir.

L'objectif du CIUF est de fédérer tous ces sites de bibliothèques et de départements en contactant les responsables de ces pages internet afin de leur proposer de faire figurer leur site au sein d'une structure active et évolutive et de l'intégrer à une représentation globale et hiérarchique des connaissances.

Ce ne serait pas l'information qui serait concentrée mais l'accès à celle-ci. Il y aurait donc un site-mère qui donnerait accès aux différents répertoires disciplinaires qui resteraient hébergés sur leurs serveurs respectifs.

Une navigation sous deux formes est en train de se mettre en place :

Le problème qui se pose est d'uniformiser, d'une certaine manière, les répertoires de ressources qui sont, actuellement, sous la responsabilité éditoriale, et donc aussi graphique/visuelle, de leurs gestionnaires, et ce afin de leur faire adopter, autant que possible, la vue adoptée pour ce projet.

L'uniformité, graphique et surtout hiérarchique, dans le classement des adresses permettrait à l'utilisateur de ne pas être complètement perdu quand il arrive sur un répertoire disciplinaire; donc que la présentation soit relativement homogène. Il faut essayer de motiver les participants pour que, de fait, ils mettent à jour régulièrement leurs liens, et pour avoir une information la plus pertinente possible. On aurait besoin d'une personne à plein temps pour s'occuper de notre site, mais là, c'est un problème de financement qui se pose.

Jean-Michel Salaün

On a présenté deux modèles classiques de la bibliothéconomie :

Faire une banque de données peut être très simple techniquement mais ça signifie d'abord que tout le monde soit d'accord pour faire ce genre de travail et que les gens qui sont d'accord pour travailler ensemble soient d'accord pour travailler de cette façon-là, ce qui n'est pas complètement évident parce que ça pose aussi des questions de sites institutionnels.

Les pages de liens sont aussi la façon de représenter les institutions telles qu'elles sont. Certaines pages de liens, en particulier pour l'ENSSIB des liens vers les catalogues des bibliothèques francophones qui ne sont pas de notre vocation première, ont été aussi une sorte de produit d'appel vis-à-vis des internautes internationaux. Ils vont venir sur le site de l' ENSSIB parce qu'ils sauront que, au travers de ce site, ils vont pouvoir avoir accès au catalogue des différentes bibliothèques de la francophonie.

Ces points-là sont des points d'ordre stratégique, ce ne sont pas des stratégies de type Elsevier, mais ce sont des points importants pour les institutions. Ils peuvent être aussi des freins à la coopération. Le deuxième frein que j'ai noté concerne les moyens humains. Normalement, il faut savoir ce qu'on veut. L'idée de coopération, c'est pour justement arriver à partager les ressources humaines, les ressources de travail. Si la conséquence est d'augmenter, pour chaque institution, le travail, ce n'est pas la peine de commencer la coopération, ça ne marchera pas.

Jacques Ducloy, LORIA Nancy

On a l'impression qu'avec les techniques actuelles et les outils disponibles, il est relativement simple de faire un projet coopératif de bibliothèque électronique. J'ai eu bine du mal à faire émerger un projet sur une fédération de bibliothèques électroniques en informatique, pour laquelle nous avait pratiquement tous les éléments techniques. Nous disposions d'un modèle américain, DIENST, qui nous donnait un protocole, des outils et une manière de codifier l'information. Mais nous avons eu du mal à mettre en place une structure collective sur la seule base du volontariat.

En revanche, j'ai vécu une autre expérience qui avait très bien marché, il y a 10 ans. Sans disposer d'aucune base "a priori" nous avions réussi à faire un projet collectif en mettant souvent les gens d'accord de manière différée. (On mettait en place une base de logiciels et on proposait ensuite les descriptions aux auteurs). Le projet avait marché parce que nous disposions d'une équipe de trois personnes avec lesquelles on avait réussi à créer une masse critique.

Mais y a-t-il des expériences réussies de projets collectifs basés uniquement sur le volontariat sans qu'il y ait un minimum de structure fédérative ? Autrement dit : quelle est la structure fédérative minimum pour qu'un projet de ce type puisse marcher ?

Intervention de la salle

Depuis plus d'un an, des services de documentation, des grandes écoles, des enseignants économistes et des URFIST, en particulier l'URFIST de Paris, se sont regroupés pour évaluer des sites dans le domaine de l'économie.

A Lyon, avec des enseignants d'économie, on a fait aussi un petit groupe qui a participé au projet. Les limites de cette coopération sont justement qu'il faut sans cesse relancer la bonne volonté des gens. Cependant, il y a la structure, une école qui a un chef de projet qui fait le travail et qui héberge le site.

Ce site est une base de données. Il y a eu un très gros travail pour la réalisation d'une grille d'évaluation. Une fois que cette grille a été établie et acceptée par tous les participants, chacun cherche les sites et ensuite les évalue. Des limites se sont posées à ce projet : d'abord une limite numérique (on s'est arrêtés à 500 sites, ) ; et une limite sur la pertinence et la validité des sites si l'URL change ?

Dominique Lahary, BDP Val d'Oise

Ce qui a été présenté par Jean-Michel Salaün et Claudine Belayche est un projet disciplinaire précis. Il est à la fois ambitieux et très modeste ; ambitieux parce que nous voulons commencer sans créer une structure nouvelle mais en répartissant le travail, avec l'objectif d'économiser du travail pour chacun dans cette coopération ; limité et modeste parce qu'on se limite à signaler des bibliothèques, des sites de bibliothèques, des catalogues, à une seule discipline, la bibliothéconomie et les sciences de l'information. On ne va pas plus loin, en sachant pourtant qu'il y a un besoin énorme de signalement des ressources des différentes disciplines et thématiques.

Le compte rendu de la réunion de février 1998 est disponible sur le site de l'ABF (http://www.abf.asso.fr/html/sitbib/). Tout ce travail est public. Pour la prochaine réunion en juin 1998, nous avons simplement fait une grille où nous avons essayé d'énumérer tous les types de ressources. Il appartient aux différents sites de s'inscrire dans cette grille pour celles des ressources pour lesquelles ils peuvent être site de référence.

Ce qui était frappant dans cette réunion de février c'est que nous avions à la fois des représentants de ministères, d'associations, d'établissements et qu'en dehors de toute esprit de tutelle chacun était prêt à coopérer sur un pied d'égalité.

Claudine Belayche

Une des difficultés de cette entreprise et de ses ambitions est que pour chacun des sites, il y a double rôle. D'une part, il y a l'information stricte sur ce que chacun fait. Les informations de l'ABF n'ont aucune raison d'être sur le site de l'ENSSIB et réciproquement. Mais la question se pose plutôt sur la partie des liens, et on sait combien on est dans une profession carrefour. Les liens sont donc vastes, divers, très étendus. L'idée de coopération est de partager ses impressions quand on trouve un site intéressant pour que cela serve à plus de personnes.

D'autre part, la question est aussi la mise à jour. On a essayé de voir dans quelle mesure ces sites qui travailleraient ensemble seraient capables, avec les moyens qu'ils ont, de se partager le travail de mise à jour.

Dans une évaluation éventuelle par des collègues bibliothécaires, c'est la qualité du site qui serait définie et précisée. Dans le cas de l'ABF, on n'est pas capable d'être à jour tous les jours sur tout. Il vaut mieux renvoyer sur un site dont on sait qu'il est très bon et à jour plutôt que de mal faire ce que d'autres font bien. Si d'autres font très bien quelque chose, on signale leur existence, puis on se recentre exhaustivement sur ce qu'on sait faire, et que personne d'autre ne fera à notre place.

Par rapport aux objectifs, on ne peut pas faire l'économie de la réflexion : l'objectif du site de l'ENSSIB ne peut pas être le même, même s'il peut se recouper, que l'objectif d'une association comme l'ABF ou d'ADBS. Le rôle de l'ENSSIB par rapport à ses élèves est différent de celui de l'ABF ou de l'ADBS par rapport à ses adhérents. La structure administrative existe et peut poser problème dans certains cas, mais c'est vrai qu'elle représente aussi un type de fonctionnement avec ses spécificités. On ne peut pas non plus en faire trop l'économie.

Hervé Le Crosnier

Dominique Lahary a dit qu'il y avait une réunion avec des institutions, des gens qui représentaient l'État mais qui en fait ne le représentaient pas. Très clairement, tous ces gens se connaissent par signature électronique interposée, parce qu'ils se sont rencontrés sur le réseau. Encore une fois, le réseau internet matérialise les choses. Les rencontres de BIBLIO-FR en sont un symbole. Le réseau permet d'engager des actions coopératives sous un autre angle. Ce ne sont plus des actions de coordination administrative, mais ce sont réellement des personnes qui s'engagent sur des projets.

J'essaye d'être à jour sur ce qui m'intéresse, un peu comme Ghislaine Chartron : les journaux électroniques, les publications savantes, c'est vrai. Je me rends compte que je découvre plein de choses et je ne les retrouve pas dans ces citations, donc je me dis : « Elle ne les a pas lues ? » Et puis, elle, à chaque fois que je lis, je vais surtout voir ses citations parce qu'il y a plein de trucs que je n'ai pas lus sur lesquels elle me donne la piste. Et si je devais être à jour là-dessus dans mon coin, ou si elle devait être à jour là-dessus de son côté, on n'y arriverait pas.

Donc cette idée de confier, à quelque institution que ce soit, le soin d'être à jour, elle enlève cet aspect de l'émulation. Dans la coopérative, il y a l'aspect d'émulation, c'est-à-dire que la coopérative, c'est une vieille formule qui doit dater du siècle dernier, un peu socialiste sur les bords, de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses possibilités, je ne me rappelle plus exactement. C'était sympa comme idée.

J'avais proposé un dossier de construire un système coopératif de description de documents en réseau pour avoir une bourse de thèse, ça a été bien sûr jugé complètement utopique, surtout qu'une bourse de thèse ça coûte cher. Mais je crois qu'il y a un vrai sujet de recherche en sciences de l'information sur comment on peut coordonner des gens de telle manière à ce qu'il y ait au bout du compte un produit qui leur serve à tous, qu'ils aient vraiment l'impression que c'est leur produit. C'est une des bases de succès de la coopérative, il faut que chaque coopérateur considère l'ensemble comme étant son produit. On ne filera pas du travail à une institution, on est déjà embauché dans sa bibliothèque, on fait son job. Donc que ce soit bien son produit parce qu'il y a une vision partagée, et en même temps, que la quantité de travail qu'on y verse soit suffisamment faible ou à bas bruit pour qu'à la fois elle nous valorise, elle nous serve à quelque chose, et qu'en même temps on ait un rendu, un service qui est largement supérieur à la quantité de travail que donne chacun.

C'est un peu le principe du logiciel libre, c'est, chacun mettant une petite pierre, on finit par avoir des grands systèmes qui marchent très bien et qui sont coopératifs. L'idée c'est aussi peut-être d'avoir des éléments de validation.

Jean-Michel Salaün

La question du document est essentielle, c'est effectivement une question qui renvoie tout à fait au métier de bibliothécaire. La question du catalogue est aussi importante : comment intégrer ces documents qui ne sont pas dans notre collection, dans notre catalogue ? Comment faire des projets collectifs de catalogues et ne pas faire de catalogage mais en utilisant des métadonnées ?

On doit travailler dans un cadre qui est très proche de BIBLIO-FR, autour de la dynamique des listes de diffusion. D'abord, comment va-t-on repérer les liens ? Évidemment, on peut faire tourner des moteurs de recherche, on le fait régulièrement mais c'est un travail pénible et lourd. Le plus simple, c'est de se mettre à l'écoute d'ADBS-INFO ou de BIBLIO-FR. Les membres de ces listes renvoient à des sites qui sont très intéressants, ou des sites eux-mêmes indiquent qu'ils ont mis des choses intéressantes à disposition : c'est évidemment la façon la plus efficace et la plus riche d'alimenter les pages de liens. Il faut continuer à donner ces informations parce qu'on les capitalise.

On a mis en test une liste des synthèses des réponses aux questions qui ont été faites sur ADBS-INFO et BIBLIO-FR. Cette liste fournit une espèce de quid qui s'auto-alimente lui-même. Le principe est simple : un mot important renvoie la synthèse, ce qui permet à quelqu'un qui a une question d'aller d'abord voir si la réponse n'a pas déjà été donnée ou, s'il y a des actualisations à faire. Ce principe à partir de synthèse est plus simple que d'utiliser les archives.

Donc il me semble que les pages de liens et les listes de discussion sont deux éléments d'internet qui sont étroitement articulés.

François Cabane, IFREMER, Brest

Un projet du Gouvernement vise à recenser toute la littérature grise. IFREMER est chargé de recenser ce qui est littérature grise pour la mer. Quand on sait, par exemple, ce que c'est que les rapports annuels des Directions départementales des Affaires sanitaires et sociales, on se rend compte de la masse de travail. D'autres rapports sont encore plus souterrains.

Danielle Roger, ENSSIB

En vue d'un travail coopératif, la solution bases de données me semble la plus intelligente, la plus pratique et la plus cohérente dans la mesure où elle permet ensuite de faire des sous-produits. Si les différents sites veulent avoir leur propre présentation, faire leur propre sélection, etc., il est toujours possible de le faire à partir d'une base de données uniformisée, de faire une extraction, de travailler de façon dynamique, plutôt que d'essayer vainement d'uniformiser tous les sites.

Une base de données peut être longue à mettre en oeuvre au départ puisqu'il faut que les organismes qui participent s'entendent sur des éléments communs. Mais il y a déjà des réflexions qui ont été menées.

En ce qui concerne l'économie de travail, la solution base de données n'en donne pas davantage. A l'origine, le but de cette opération serait d'économiser le travail, donc que les uns et les autres ne fassent pas la même chose en parallèle. Saisir dans une base de données n'est, a priori, pas plus long que créer des pages web.

En ce qui concerne les documents, le fait d'avoir accès à des documents en texte intégral, c'est la notion de bibliothèque virtuelle qui apparaît. L'Association des Directeurs de Bibliothèques départementales de Prêt a commencé à mettre en place une bibliothèque virtuelle, orientée vers les bibliothèques départementales de prêt. D'autres initiatives se lancent indépendamment ; il serait donc intéressant d'avoir une réflexion plus globale sur cette question.

Jean-Michel Salaün

Je voulais répondre à trois choses.

Premièrement, si on est d'accord pour confier une sorte de recherche d'exhaustivité à certains sites pour certaines choses, ça ne veut pas dire qu'on se repose sur eux pour faire tout le travail. Il faut tous contribuer à cette liste de sites.

Deuxièmement, sur la différence entre site et document. Quand on dit qu'on pointe vers des sites, très souvent, ce sont des morceaux de sites, des éléments qu'on appellerait des documents.

Troisièmement, la base de données est peut-être une bonne idée. Mais combien de temps va-t-il nous falloir pour la mettre en place ? Qui va la supporter ? Un site doit la gérer. On a en fait des idées pragmatiques, impures, progressives. Si l'idée de la base de données est mûre, elle se fera. Mais, j'ai quand même un problème sur les bases de données. Quand on a des bases de données et qu'on a simplement une question, comme les catalogues, il faut poser la question, on ne trouve jamais que ce dont on sait qu'il existe. Il faut quelque chose que l'on puisse feuilleter. Nos listes, on les feuillette, et on découvre des choses que l'on ne connaissait pas.

Bernard Lang, INRIA

Juste un point technique, aujourd'hui les banques de données, ce sont des banques de données en mode SGML, c'est-à-dire non pas des structures fermées, mais des structures évolutives. Ce sont des banques de données avec des DTD normalisées. Il ne s'agit pas de mettre notre information à l'intérieur d'un système auquel on n'aurait pas l'accès (à la fois l'accès aux sources et au document lui-même), avec des programmes d'exploitation qui peuvent changer.

Le fait de faire une page web et de travailler sur une base de données ne sont pas incompatibles. On peut parfaitement accumuler une information que l'on veut présenter sur une page web sous forme de base de données et avoir un outil qui fait une présentation souhaitée, ce qui n'empêche pas d'autres gens de venir récupérer l'information sous-jacente.

En ce qui concerne le modèle d'un projet coopératif, c'est un peu celui des logiciels libres. L'analyse de l'« économie » des logiciels libres est un élément intéressant parce qu'il y a toutes sortes de facteurs qui interviennent, et en particulier les motivations des gens qui contribuent. Dans les logiciels libres, les gens ont souvent des motivations personnelles, par exemple une reconnaissance des pairs, quelque chose qui les met en valeur, ou une idéologie. Dans le domaine de la bibliothéconomie, quand vous voulez développer un modèle coopératif, il est important de voir ce qui va motiver les gens pour contribuer à ce modèle, ce qu'ils peuvent en tirer à titre personnel. Typiquement, si on fait simplement de la saisie pour une base de données, c'est très impersonnel et personne ne saura qui l'a fait. Si on crée une page web avec les choses qu'on a saisies soi-même avec d'autres, l'apport personnel du contributeur apparaît, et parfois, ça peut être une motivation.

Un autre élément qui peut être à la fois intéressant du point de vue des motivations, et du point de vue de la base de données, est d'indiquer que les gens contribuent simplement en signalant une entrée dans une base de données. Cette démarche a un double avantage : d'abord on sait que c'est eux qui ont fait le travail, donc ils laissent leur nom quelque part, et c'est personnellement gratifiant ; d'autre part, on sait de cette façon d'où vient l'information, et éventuellement on peut la corréler à d'autres informations.


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Dernière mise à jour : 15 janvier 1999
Contacts : Claudine Belayche et Jean-Michel Salaün