Linux et les logiciels libres

Stéphane Bortzmeyer,
Administrateur, Institut Pasteur
bortzmeyer@pasteur.fr

Bernard Lang,
Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique (INRIA)
Bernard.Lang@inria.fr




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EXPOSE

Stéphane Bortzmeyer

Qu'est-ce que le logiciel libre ?

Le premier point important quand on parle de Linux est de faire la différence entre les logiciels libres et les logiciels gratuits. Il semble que dès qu'il s'agit de logiciels libres, il y a une confusion terminologique dans les esprits, alors que libre et gratuit sont deux choses différentes. Beaucoup de gens mélangent logiciels shareware, logiciels libres, freeware, partagiciel. Une partie de l'ambiguïté vient du fait que le mot anglais free a deux sens. Il veut dire libre et gratuit, donc c'est normal que les Américains fassent la confusion. Mais comme la langue française permet une précision du discours, il n'y a pas de confusion possible entre libre et gratuit.

En général, quand il y a le mot gratuit en gros en lettres jaunes sur fond rouge, c'est qu'il y a un piège derrière. Tous les SPAM, les messages de publicité non sollicités, commencent toujours par free.

Le logiciel libre se caractérise par la libre-distribution. Il exploite en fait une possibilité classique de l'information qui est de donner de l'information sans la perdre. Le mot donner prend un autre sens. Si j'ai un gâteau au chocolat et que je vous le donne, je n'ai plus de gâteau au chocolat. Si j'ai une idée et que je vous la communique, j'ai toujours mon idée, et je peux toujours continuer à l'exploiter. Et le coût de cette communication est extrêmement faible par rapport à la valeur des informations diffusées (quelques transparents, un micro, des ordinateurs reliés à l'internet). C'est ça qui fait l'énorme différence entre les idées et les produits concrets.

Toutes les tentatives de vouloir appliquer le modèle économique des biens matériels à la circulation des idées ont toujours échoué, justement parce qu'un modèle économique basé sur la difficulté de reproduction, ou en termes économiques, sur le coût marginal non nul ne peut pas s'appliquer aux idées, parce que les idées se dupliquent pour un coût à peu près nul, et puis parce qu'on a intérêt à les diffuser. Elles prennent d'autant plus de valeur que d'autres personnes les ont. La recherche scientifique fonctionne exactement sur ce modèle depuis plusieurs siècles : les idées sont crées pour être distribuées. La valeur d'une idée en matière de recherche scientifique vient du fait qu'elle est diffusée. Si Newton avait gardé la théorie de la gravitation pour lui, ça n'aurait pas eu beaucoup d'intérêt puisqu'il ne pouvait pas en faire d'applications pratiques.

Je suis toujours surpris que, pour le logiciel, l'idée de liberté du logiciel surprenne ou choque. En général, ce sont les idées nouvelles qui surprennent ou qui choquent. Ici, au contraire, il s'agit d'une idée extrêmement ancienne et qui a largement fait ses preuves. En l'occurrence, son application aux logiciels est ancienne aussi. Ça fait au moins quinze ans qu'il existe des logiciels libres, librement distribués et, depuis cinq ans, c'est l'explosion des logiciels libres.

Terminologie

Freeware, le mot anglais, contraction de free software, traduit par logiciel libre ou gratuit, en général est utilisé pour désigner sans discrimination tous les logiciels gratuits. Ce sont souvent des logiciels commerciaux, distribués gratuitement pour des raisons diverses. Un exemple typique est Microsoft Internet Explorer, mais on pourrait citer également Eudora, BBEdit Light, et des tas d'autres excellents logiciels distribués gratuitement. Il ne sont pas libres pour autant. Ils restent la propriété d'une entreprise particulière qui, par exemple, peut mettre des limitations à leur redistribution. Vous savez que si vous avez un serveur internet, vous n'avez pas le droit d'y distribuer Internet Explorer sans limite, encore moins d'en distribuer une version modifiée. Pour cela il faut une licence.

En théorie, quand vous prenez une copie d'Internet Explorer sur le site de Microsoft, elle est pour vous, vous n'avez pas le droit de la donner à quelqu'un d'autre. Toute personne qui veut Internet Explorer doit aller personnellement la chercher sur le site de Microsoft. En donner une copie est une violation de la licence.

Shareware est souvent traduit en québécois par partagiciel. Shareware qui désigne en fait un logiciel commercial. On voit souvent, sur des listes de diffusion, des groupes de news, des gens qui demandent un logiciel en précisant freeware ou shareware, en général, ce qu'ils veulent dire par là, c'est : « Je n'ai pas de budget, donc il faut que ce ne soit pas cher, et le shareware, j'ai bien l'intention de ne pas payer la licence parce que je ne suis quand même pas assez bête pour payer une licence et que je ne suis pas obligé. » Outre que cette attitude est illégale, et que c'est immoral, ça provoque une confusion entre deux types de logiciels très différents. Le shareware n'est pas gratuit. Sa distribution est souvent libre. Ça veut dire que vous avez le droit de le distribuer largement, de le mettre sur des serveurs, mais vous êtes censé payer une licence si vous l'utilisez. C'est un logiciel commercial avec un mécanisme de distribution relativement inhabituel, distinct des logiciels commerciaux classiques. Mais c'est bien un logiciel commercial.

Domaine public fait référence à des logiciels sur lesquels tous les droits ont été abandonnés ou perdus. Linux n'est pas du domaine public. Domaine public signifie une chose sur laquelle il n'y a plus de droits. Exemple, l'oeuvre de Proust, soixante-dix ans après sa mort, passe dans le domaine public. Dans le domaine du logiciel, il y a peu de logiciels dont l'auteur est mort depuis assez longtemps pour qu'il soit dans le domaine public... En pratique, un logiciel pourrait être du domaine public si l'auteur abandonnait tous droits. En France, il est difficile d'abandonner tous ses droits, donc il n'y a pratiquement pas de logiciels du domaine public. "Logiciel du domaine public" est un oxymoron. Le

logiciel libre est un logiciel qui est librement distribué avec les sources. On peut le distribuer librement et qu'on peut modifier les sources librement. Les sources c'est ce que réalise le programmeur d'un logiciel. Il utilise un logiciel d'édition de texte, un éditeur, avec lequel il tape dans un langage de programmation comme C, Fortran, Cobol ou Java, les instructions qui vont piloter le logiciel. Ce fichier-texte, lisible par un programmeur est le source. Ce source est ensuite traduit par un programme spécial dans un format exécutable pour une machine particulière. La quasi totalité des logiciels commerciaux sont distribués uniquement dans ce format qui n'est compréhensible que par des machines, pas par des êtres humains, même programmeurs. Ça rend donc pratiquement impossible toute étude du logiciel, toute compréhension de son fonctionnement, toute modification, ou toute recherche de faille ou de bug dans le logiciel. Au contraire, le logiciel libre est distribué avec les sources. Ce qui veut dire qu'un programmeur peut le modifier et distribuer une version modifiée.

Un logiciel libre est aussi redistribuable, c'est-à-dire qu'une fois qu'une fois modifié, il peut être redistribué. Ça permet de réaliser, dans le domaine du logiciel, l'idéal du néolibéralisme, c'est-à-dire une vraie concurrence. Si vous livrez un logiciel qui est mal fait, des gens pourront le modifier et en distribuer une version améliorée, une concurrence qui est inadmissible dans le monde du logiciel commercial. Si on ne distribue pas les sources, c'est justement pour éviter d'être concurrencé par des versions améliorées.

La terminologie du logiciel est très importante parce qu'elle a des conséquences juridiques et pratiques énormes. Pour reprendre un exemple concret : vous êtes un institut de recherche dans le domaine de la biologie. Il y a un grand campus sur lequel vous voudriez distribuer une version modifiée d'un navigateur web, de façon à ce que la page d'accueil par défaut soit celle de votre institut de recherche en biologie, de façon à ce que certains choix aient été fixés une fois pour toutes et d'autres supprimés. Vous ne pouvez pas, avec des logiciels commerciaux, même gratuits parce qu'ils ne sont pas libres. Vous n'avez pas le droit de les modifier et de distribuer à vos utilisateurs cette version modifiée. Il y a un mécanisme qui existe pour cela, qui consiste dans l'achat du kit de développeur, mais il est très cher et si vous l'utilisez, vous devez faire un communiqué de presse annonçant : l'institut X a choisi le logiciel Y pour la navigation web en local. La gratuité coûte cher. Voilà pourquoi c'est plus important d'être libre que d'être gratuit.

Les licences du logiciel libre

Le logiciel libre n'est pas du domaine public. Cela veut dire que, aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a un copyright, une licence derrière. Il existe plusieurs types de licences pour les logiciels libres, qui ont des conséquences différentes. Les trois plus connues sont :

Il y a d'autres licences. Par exemple Netscape, qui a choisi de rendre son logiciel de navigation Netscape Communicator libre a choisi d'écrire sa propre licence, la MPL (Mozilla Public Licence), qui ressemble beaucoup à la GPL mais légèrement modifiée.

Quand vous écrivez un logiciel, vous êtes libre de choisir la licence que vous voulez, soit une licence existante, soit d'écrire la vôtre si vous avez confiance dans vos capacités juridiques.

Quelles sont les différences entre ces licences ? Elles visent à un but qui est d'empêcher que quelqu'un enferme du logiciel libre. Par exemple, vous créez un logiciel libre, une entreprise commerciale le prend, fait trois ou quatre modifications et le distribue sous une licence commerciale, et non plus sous une licence libre. Un problème se pose ... La licence GPL interdit ce genre de choses, la licence Berkeley le permet. La licence GPL empêche de limiter la redistribution ultérieure alors que sous la licence Berkeley elle peut être « refermée ». Une entreprise commerciale peut prendre le logiciel, pas tel quel, elle doit faire des modifications, mais elle peut distribuer la version modifiée aux conditions qu'elle veut, y compris des conditions non libres. La GPL est contagieuse, c'est-à-dire que tout logiciel basé sur un travail GPL, même si vous avez fait beaucoup de modifications, doit lui-même être GPL. La seule solution d'y échapper est de refaire le logiciel complètement vous-même en partant de zéro.

Bernard Lang

Les gens qui ont fait ces licences GPL n'ont pas voulu complètement se fermer du monde industriel et commercial, parce que c'est là qu'on développe la plus grande partie des logiciels. Dire « On fait des logiciels libres pour que les gens puissent faire du développement et interdire l'usage à des acteurs importants du développement que sont les sociétés commerciales », posait problème. Un certain nombre de variations ont été crées, comme la licence LGPL, Library General Public Licence, utilisée pour des bibliothèques de logiciels, qui permettent de réutiliser des logiciels libres dans certains cas, dans certaines conditions, dans des contextes commerciaux.

Il y a des attitudes différentes vis à vis des commerciaux : il y a des gens qui sont plus puristes et qui veulent complètement interdire l'activité commerciale ; il y a des licences qui sont plus strictes que la GPL, d'autres, comme Berkeley, sont pratiquement en domaine public. La nouvelle licence Netscape, la Mozilla Public Licence, utilise le petit nom de Netscape Navigator, Mozilla, qui est une allusion au monstre des films japonais, Godzilla. Cette licence ressemble à la GPL mais où on a relaxé un certain nombre de contraintes pour qu'elle soit encore plus facile à utiliser dans certaines circonstances dans le monde industriel. Donc il y a un jeu assez complexe de droits et d'obligations qui fait qu'on peut, dans certaines circonstances, avoir une activité commerciale, mais pas toujours.

Stéphane Bortzmeyer

Toutes ces licences sont le résultat d'années de réflexions, de procès, d'expériences, de problèmes. Si vous êtes développeur et que envisagez d'écrire votre propre licence, il y a des pièges qui ne sont pas évidents pour les néophytes, notamment il y a des choses qui semblent de bon sens, mais qui ne le sont pas. Le logiciel libre doit avoir une licence pour être libre. On ne doit pas en interdire la vente : en interdisant la vente, la distribution sur CD-ROM par des entreprises commerciales, par exemple, vous imposez une distribution à prix coûtant. (un CD-ROM est délivré aux gens inscrits à une conférence payante, etc. ) Il y a de nombreux pièges de la sorte derrière des idées qui semblent simples et qui font que aucune de ces licences n'impose la gratuité ou la distribution à prix coûtant. La GPL ne rend pas obligatoire la distribution à prix coûtant : vous pouvez prendre un logiciel GPL et le vendre un million si vous voulez.

Bernard Lang

Une autre erreur que l'on commet souvent est de croire que quand un logiciel est libre, notamment sous licence GPL, si quelqu'un a ce logiciel, il est obligé de vous le donner. Quelqu'un qui a chez lui un logiciel libre, s'il veut le garder pour lui seul, n'est pas obligé de vous le donner. S'il vous donne une version exécutable du logiciel, la licence l'oblige à vous donner le source et toutes les informations qui vous permettent de le modifier et de le redistribuer. Quand il vous le donne, il ne peut pas vous empêcher d'en faire ce que vous voulez, il doit vous aider à en faire ce que vous voulez.

Certaines sociétés peuvent apporter des modifications intéressantes à un logiciel libre. Une société peut créer une nouvelle version qui est meilleure, qui lui appartient et que personne d'autre n'a. Elle n'a pas l'obligation de le diffuser. Si elle le diffuse, elle peut le faire payer, ce qui lui permet de vendre son service, le travail et le temps qu'elle a passé à améliorer le logiciel. Donc il peut se développer toute une activité de services autour du logiciel libre.

Stéphane Bortzmeyer

Exemples de logiciels libres

Voici trois qui sont des logiciels très différents, qui couvrent trois créneaux différents et qui fonctionnent sous des licences différentes.

  1. Gimp est un logiciel de création graphique et de retouche d'image, c'est un concurrent de Adobe Photoshop. Son gros avantage, c'est sa capacité à être automatisé avec un vrai langage de programmation,. Si vous avez le même traitement à appliquer à des centaines de photos, c'est extrêmement pratique. C'est un logiciel de traitement d'images extrêmement sophistiqué. Gimp est sous la licence GPL.

  2. Apache est sous la licence Berkeley. C'est un logiciel de serveur web. C'est typiquement le genre de logiciel que l'utilisateur ne voit pas directement. Beaucoup de logiciels libres tournent dans des fonctions de serveur, donc ne sont pas vus par l'utilisateur. Tout le monde voit son traitement de texte, son navigateur web, son logiciel de courrier, mais il y a des logiciels qui tournent derrière, et qui assurent les fonctions de serveur. Quand vous envoyez votre courrier depuis Eudora ou depuis Netscape Navigator, il va être traité par des logiciels qui vont l'acheminer, réacheminer s'il y a un problème, réessayer si la machine, à l'autre bout, est en panne, appliquer certains traitements etc. Tous ces logiciels sont essentiels au fonctionnement de l'internet. La grande majorité d'entre eux sont des logiciels libres, c'est le cas de Apache qui assure 55 % des serveurs web dans le monde et en France.

  3. Linux, qui est le plus connu médiatiquement, est un système d'exploitation. Un système d'exploitation est aussi un logiciel qu'on ne voit pas. C'est le logiciel qui est directement en contact avec le matériel de votre ordinateur. Il est à la fois indispensable, parce qu'un ordinateur ne fonctionne pas sans un système d'exploitation, et à la fois indispensable peu connu parce que son rôle est de se faire oublier. Son rôle est de donner l'impression à l'utilisateur qu'il manipule des objets simples, par exemple des fichiers, au lieu d'obliger l'utilisateur à s'occuper directement des problèmes de matériel. C'est un système dont la principale qualité est d'être invisible quand tout marche bien. Mais quand ça marche mal, on voit sa présence...

Linux est un système qui tourne sur plusieurs plates-formes matérielles, mais la plate-forme la plus connue est le PC. L'énorme avantage du PC est qu'il n'est pas cher et très répandu. Quand beaucoup de gens disent PC, ils entendent PC avec le système d'exploitation, alors que PC désigne seulement un matériel. Vous pouvez, sur un seul PC, faire tourner plusieurs systèmes d'exploitation et changer complètement le comportement de votre PC. Muni d'un Linux, un PC devient une vraie station de travail (station Unix), notamment avec des fonctions de serveur.

Par exemple, sur les neuf machines qui assurent la traduction des noms, comme www.unicaen.fr en adresse IP pour le fonctionnement de l'internet, qui gèrent les adresses de la racine, c'est-à-dire les neuf machines qu'on interroge toujours en premier partout dans le monde, il y en a deux qui sont des PC. La fonction de serveur n'est pas réservée à des grosses machines très chères. Sur les centaines de milliers de serveurs qui sont des PC, une grande partie fonctionne avec Linux.

Bernard Lang

Le mythe veut que Unix soit fait pour les grandes machines qui sont dans les grands centres de calculs, et des logiciels comme Windows pour les postes de travail personnels. C'est un mythe complet. Unix a été créé il y a fort longtemps pour des machines qui avaient de toutes petites mémoires. Unix a été spécifiquement conçu pour tourner sur des petites machines. Le système s'est avéré très performant et il a été porté sur des grandes machines et s'est considérablement développé. Il y a des applications qui sont faites pour tourner sur des grandes machines, mais Unix est un excellent système pour petites machines. Quand, dans les années 80, on a imposé sur les micro-ordinateurs un certain nombre de systèmes de style CPM, DOS, sous prétexte que ces machines étaient trop petites, c'était se moquer du monde. A l'époque, on savait parfaitement faire tourner Unix sur ces architectures.

Stéphane Bortzmeyer

La production de logiciels libres

La production de logiciels libres est assurées par des organisations très variées : universités, particuliers, entreprises, État. Parfois des fondations se créent, récoltent de l'argent et avec cet argent, développent du logiciel libre.

Beaucoup de logiciels libres sont trop gros pour être écrits par une seule personne. Les auteurs des logiciels libres sont organisés de façon variée. Les plus petits logiciels ont été écrits par une personne toute seule, d'autres par des organisations très structurées comme la FSF (Free Software Foundation), d'autres parfois par un grand nombre de gens échangeant par courrier électronique des idées, s'organisant vaguement, se rencontrant de temps en temps, se disputant, et finalement, arrivant à faire quelque chose. L'informatique est une activité artisanale : le logiciel peut être écrit, développé, testé, par des mécanismes largement anarchiques, et fonctionner. C'est comme ça qu'a été développé Linux. C'est un modèle de développement parmi d'autres, mais qui peut fonctionner.

Par contre, comme les gens qui développent des logiciels ont souvent un ego assez développé, et c'est une des raisons qui les motivent pour faire du logiciel et le distribuer, les disputes, les problèmes, les crises, les grands mots rythment la vie du logiciel libre, souvent dans des structures de type associatif. Comme le développement d'un logiciel comme Linux est lui-même ouvert et public, on voit les problèmes, les disputes qui font partie du monde réel.

Les organisations

  1. La FSF (Free Software Foundation) est la plus connue. Elle a été créée aux États-Unis pour développer le logiciel libre spécifiquement. Une fondation est un organisme qui reçoit de l'argent et qui ensuite l'utilise à des fins de production, comme une entreprise, mais son financement est assuré par des dons d'organisations diverses. C'est une pratique courante aux États-Unis, très rare en France.

    La fondation pour les logiciels libres a été créée par Richard Stallman, un informaticien qui sert de référence dans les articles de presse sur le logiciel libre. La FSF a développé des logiciels, plutôt à destination des informaticiens, mais qui finissent par se retrouver parfois chez des utilisateurs ordinaires.

  2. GNU est un sigle qui veut dire : « GNU is not Unix ». C'est un jeu de mot intraduisible, un truc d'informaticien qui joue sur la récursivité. L'emblème de GNU est évidemment un gnou. GNU désigne un projet initié par la FSF, qui était de réaliser un système d'exploitation complet, avec ses outils, et complètement libre. Le projet en tant que tel n'a pas vraiment abouti sous l'égide de la FSF, mais un système comme Linux, avec tous les logiciels qui tournent dessous, est un descendant direct du projet GNU. Beaucoup de logiciels contenus dans Linux sont des logiciels GNU. La FSF, est une organisation, GNU plutôt un projet, une idée.

  3. Debian est un autre exemple d'organisation qui est un regroupement associatif pour créer une distribution particulière de Linux, c'est-à-dire un packaging particulier de Linux avec certains logiciels assemblés, choisis, testés. Là encore, le monde du logiciel libre se caractérise par le foisonnement, c'est bien l'intérêt de la liberté.

Bernard Lang

Les logiciels libres sont créés dans une certaine anarchie et une importante concurrence. Ce qui signifie que pour une application particulière, pour remplir une fonction particulière, il va y avoir plusieurs programmeurs ou plusieurs équipes qui vont se mettre en concurrence. Finalement, il y a un foisonnement énorme de solutions pour chaque problème. A un niveau de granularité très faible, vous avez beaucoup de concurrence et donc des solutions meilleures émergent, exactement comme la concurrence dans le monde commercial est censée créer du progrès. Mais quand vous voulez assembler un système, il faut choisir, pour chaque fonctionnalité, une des solutions proposées sur le marché des logiciels libres. C'est comme si on vous disait : « Vous voulez une voiture, il n'y a pas de problème, on vous donne toutes les pièces gratuitement, vous allez là-bas dans le dépôt, vous prenez les boulons que vous voulez, vous prenez les moteurs que vous voulez, les soupapes que vous voulez, les volants que vous voulez et vous construisez votre voiture vous-même. »

Il y a des gens dont le métier est d'assembler les éléments libres pour créer un système d'exploitation avec toutes ses applications. Ces gens peuvent le faire gratuitement, librement ; c'est le cas d'une organisation comme Debian qui prend des logiciels libres et les assemble pour faire des distributions libres. L'assemblage de Linux à partir de logiciels libres peut être fait aussi par des sociétés commerciales ; c'est le cas de Red Hat. Red Hat est une société commerciale qui assemble le système d'exploitation et qui le vend, mais elle le vend tout en le laissant libre, c'est-à-dire que vous pouvez faire des CD-ROM qui contiennent la distribution de Red Hat (et verser un peu d'argent si vous le voulez).

Stéphane Bortzmeyer

Et pour le simple utilisateur ?

Pourquoi est-ce important de distribuer les sources ? Parce que des organisations, des individus un peu plus courageux, un peu plus expérimentés que les autres, peuvent le lire. Cela peut éviter que quelque chose pose problème ou passe inaperçu. Si le développeur principal du logiciel renonce ou change de direction, d'autres qui ont pu lire les sources et apprendre le logiciel, pourront prendre le relais. Distribuer les sources, c'est la garantie qu'il n'y a pas une seule personne qui aura le contrôle, c'est-à-dire une garantie de pluralisme qui fait que d'autres personnes pourront reprendre les travaux de l'auteur originel. Cela se traduit notamment par une meilleure qualité du logiciel libre puisque de nombreuses personnes ont pu l'examiner, le modifier, l'améliorer. Aucune entreprise commerciale ne peut se payer un personnel comparable en qualité et en quantité au groupe des gens qui développent Linux, par exemple.

Problèmes avec le logiciel commercial

Le logiciel commercial a typiquement quelques problèmes. Les gens qui ne lisent pas les licences pensent que le logiciel commercial a un support, une garantie de fonctionnement : en cas de problème, on peut se retourner vers quelqu'un, vers une entreprise. Mais s'ils se penchaient un peu plus sur les licences, ils se rendraient compte que les entreprises ont tous les droits et les utilisateurs tous les devoirs.

Exemple de licence : Novell Netware 4

"Incidental or consequential damages, including without limitation loss of data, arising from breach of any express or implied warranty are not the responsability of Novell and, to the extent permitted by law, are hereby excluded both for property damage."

En résumé, l'utilisateur n'a aucun droit, même si toutes ses données sont détruites.

Indépendance

Le choix d'un logiciel est souvent vu comme une affaire purement technique (prix, performances, etc. ) Mais il y a aussi des critères qui devraient rentrer en ligne de compte, notamment vis-à-vis de menaces pour l'indépendance. Il est difficile de changer de logiciel pour des raisons de récupération ou mise à jour des fichiers ; un nouveau logiciel demande une nouvelle période d'apprentissage, etc. Cela entraîne une tendance à la concentration et au monopole, qui est particulièrement forte dans le domaine du logiciel et qui doit être prise en compte quand on choisit un logiciel.

Pour quelle raison les éditeurs font-ils des réductions à l'Éducation Nationale ? Simplement parce qu'ils savent que si les enfants apprennent le logiciel X à l'école, ils continueront à l'utiliser après, et qu'ils se créent ainsi les clients du futur.

Le problème est particulièrement crucial pour les formats de fichiers, car c'est l'éditeur du logiciel qui devient le vrai propriétaire de vos données. Vos données et fichiers sont la propriété d'un éditeur qui peut décider quand il veut de changer de logiciel, de l'améliorer (donc de le faire payer plus cher) ou de faire faillite si le logiciel n'est plus intéressant. Toutes les données, toutes les archives, du jour au lendemain, pourraient devenir inaccessibles. Si l'éditeur décide que la nouvelle version de son logiciel ne lira plus les anciens fichiers, vous n'avez aucun droit, aucun recours.

Domaines couverts par les logiciels libres

Peut-on utiliser une solution 100 % logiciel libre ? Cela dépend. Dans certains domaines oui, dans d'autres non. En pratique, il est parfaitement possible d'utiliser une solution mixte : logiciels libres et logiciels commerciaux.

Domaines assez bien couverts

Tout ce qui concerne les serveurs réseau est bien couvert (serveur internet, web, courrier, etc.) Une solution 100 % logiciel libre est très supérieure aux solutions commerciales. Si vous êtes programmeur, vous pouvez trouver des solutions 100% logiciel libre. Si vous voulez produire des documents structurés, les documents seront indexés, archivés pendant des années, publiés sous plusieurs formes. Le traitement de texte WYSIWYG, peu couvert par les logiciels libres, est typique des documents jetables : on écrit, on imprime, on jette le fichier. Mais posez-vous la question de savoir si vous pourrez relire dans vingt ans les documents que vous faites aujourd'hui avec votre traitement de texte WYSIWYG sur votre micro. Le traitement d'image est aussi très bien couvert par le logiciel libre (exemple de Gimp). Les outils de navigation sur le web sont maintenant bien couverts, puisque depuis le 31 mars 1998, Netscape a fait de son produit phare, Communicator, un logiciel libre, distribué avec les sources, modifiable, et redistribuable. Netscape est la première société commerciale qui transforme un logiciel commercial existant en logiciel libre.

Base de données et systèmes d'indexation sont moins bien couverts. Il n'existe pas de systèmes d'indexation comme Oracle et Sybes, mais ISVBD et Postgress* sont libres.

Je ne connais pas de bon jeu vidéo libre, mais il y a des jeux vidéos qui tournent sur des systèmes d'exploitation libres.

Solutions mixtes

Des logiciels commerciaux peuvent tourner sur un système d'exploitation comme Linux, et réciproquement, des logiciels libres peuvent tourner sur des systèmes commerciaux. Deux exemples sont souvent cités : StarOffice et Applixware, qui sont tous les deux des suites bureautiques WYSIWYG. Une suite bureautique contient typiquement un traitement de texte, un tableur, un logiciel de présentation, quelques autres logiciels du même genre, un outil de dessin. Ces logiciels sont complètement WYSIWYG, c'est-à-dire qu'il y a à la fois une interface graphique (menus, boutons, etc.), et un système WYSIWYG, c'est-à-dire le texte à l'écran sera le même à l'impression. Les logiciels libres sont compatibles avec les formats de diverses origines et peuvent lire les fichiers faits par les versions pas trop récentes des logiciels commerciaux.

En conclusion, quelles responsabilités ?

Les informaticiens ont la responsabilité d'installer des logiciels libres et d'encourager leur usage parce que les logiciels libres n'ont pas de service marketing. Ils ne peuvent pas inviter des journalistes à déjeuner ou leur remettre un dossier de presse. L'informaticien doit donc être particulièrement vigilant à étudier les solutions libres. L'État doit, en principe, choisir les solutions les moins chères, et les logiciels libres entrent dans cette catégorie.

Si vous êtes programmeur, vous pouvez contribuer au développement et aux tests des logiciels libres. Si vous n'êtes pas programmeur, quand vous avez à faire des choix de logiciels, vous devez intégrer ce critère. Souvent, les gens choisissent un logiciel sans intégrer le fait que le fait d'être libre ou pas pour un logiciel est un point important. En choisissant un logiciel commercial, ils peuvent remettre en cause leur indépendance.

Bernard Lang

Nous avons vu les choses du point de vue de l'utilisateur de base. Il y a d'autres clients des logiciels, autres que le bibliothécaire, le chercheur, ou le ou la secrétaire moyen(ne). Par exemple, il y a l'État.

Quand il essaye de montrer l'importance du logiciel, Bill Gates utilise un argument de choc : « Le logiciel, c'est le système nerveux de la société, le logiciel c'est le système nerveux de l'entreprise. » Je suis totalement d'accord avec lui, mais je n'aimerais pas que mon système nerveux soit contrôlé par quelqu'un d'autre. Quand l'armée française, par exemple, a son système nerveux qui est entièrement contrôlé par une société états-unienne, ça me pose un problème et je suis surpris si cela n'en pose pas à nos généraux. Cet exemple pourrait être étendu à tout ce qui gère le tissu économique et social de notre pays.

De la même façon, une entreprise ne devrait pas avoir son système nerveux contrôlé par une autre entreprise. Ce problème devient particulièrement grave quand l'informatique commence à faire partie de la production-même d'une entreprise. Il y a beaucoup de produits industriels dont un des composants ou même la matière première est l'informatique. Ce n'est plus l'informatique comme outil de gestion, de bureautique, c'est l'informatique intégrée à des produits. Une entreprise qui a des programmes intégrés à ces produits va être dépendante de son fournisseur. Et si son fournisseur est un fournisseur unique qui contrôle complètement le marché, il peut décider du jour au lendemain, de changer ses produits. L'entreprise qui faisait des hypothèses, ou qui était dépendante de son produit, peut éventuellement avoir de très grosses difficultés de production.

La réponse à ce problème, c'est les logiciels libres. Quand une entreprise travaille avec des logiciels libres, elle est complètement indépendante puisqu'elle maîtrise sa ressource. Si d'autres solutions se développent, elle peut adopter ces autres solutions, si elle veut continuer avec ce qu'elle a, elle peut toujours le faire parce que, dans le pire des cas, il faudra qu'elle assure elle-même la maintenance.

L'expérience montre que les logiciels libres ont une stabilité beaucoup plus grande que celle des logiciels commerciaux. C'est un argument théorique ; mais en pratique, il y a de plus en plus d'entreprises qui intègrent des logiciels libres pour la fabrication de produit.

Certaines sociétés utilisent des logiciels embarqués, c'est-à-dire des logiciels intégrés à un autre produit. Auparavant, l'entreprise faisait parfois le choix de développer ses propres logiciels pour garder son indépendance. Maintenant, ces entreprises utilisent un logiciel libre : elles ont leur indépendance et en plus l'assistance de toute la communauté internationale. Donc, ce côté indépendance est un côté économique important.

Questions-débat

Faut-il installer Linux plutôt Windows sur un PC ?

Stéphane Bortzmeyer

Windows est un système essentiellement instable, très mal protégé. Des étudiants, même quand ils n'ont pas de mauvaises intentions, peuvent facilement pervertir le système et petit à petit le faire dégénérer. Une solution très simple à ce problème est d'installer Linux, qui est un système stable et bien protégé. Linux peut gérer une réinstallation automatique et quotidienne des systèmes Windows. Tous les soirs, Windows est effacé et une nouvelle installation est mise en place : cette capacité de Linux éclaire les relations qui existent entre les deux systèmes.

Les grandes installations tournent généralement sous Linux pour des questions de stabilité. En Afrique du Sud, une SSII s'occupent des installations de points de vente d'une société de distribution commerciale. L'ensemble représente un milliers de points de vente avec, en moyenne, cinq machines par point de vente, le tout étant sur réseau avec des transactions commerciales. Il faut que le réseau soit stable, sécurisé, etc., résistant aux pannes. La société SSII a tout installé sous Linux. Le système Unix a des possibilités de protection et de gestion à distance que vous ne trouvez pas dans d'autres logiciels commerciaux actuels comme Windows. La stabilité du système est garantie par un certain nombre de gens qui font des distributions stables, des gens comme Red Hat ou comme Debian. Un disque d'installation Red Hat coûte 250 F et peut être installé légalement sur les machines que vous voulez.

A l'heure actuelle, il n'y a pas de grande suite bureautique libre, en particulier compatible avec les suites commerciales qu'on trouve par exemple sous Windows. Il y a des petites suites bureautiques qui ont été faites, qui sont complètement libres, mais qui vraisemblablement ne satisferont pas un grand nombre d'utilisateurs. A côté de cela, il y a des suites commerciales, comme Applixware et Word Perfect, qui tournent sur Linux, sur d'autres variantes d'Unix et aussi sur Windows. La société Star Division a fait un logiciel, StarOffice qui tourne non seulement sur Mac et sur Windows mais aussi sur Linux, Solaris, et d'autres systèmes Unix. Ces suites ne sont pas toujours bon marché parce que ce sont des produits comme Microsoft Office, des produits complexes et longs à développer. Le prix vient très largement du fait des barrières sur les formats des documents.

Sur les plates-formes libres d'une part, et pour les institutions d'enseignement d'autre part, les sociétés qui produisent des suites bureautiques pratiquent des prix intéressants. Applixware sur Linux est disponible dans le commerce pour environ 550 F. StarOffice sur Linux, pour les particuliers, est gratuit, alors qu'il est payant sur Windows ou d'autres plates-formes. Pour l'enseignement et la recherche, StarOffice pratique des licences-sites dont les prix sont de l'ordre de 3 000 F par an pour une licence-site, toutes plates-formes confondues (Solaris, Macintosh, Windows ou Linux). Ces prix sont évidemment à but promotionnel. Ce qui les intéresse, c'est aussi de s'imposer sur le marché. Des solutions existent à des tarifs très abordables, même dans une activité commerciale.

Comment fonctionne cette tendance au monopole des logiciels ?Une plate-forme domine. A partir de cette plate-forme qui domine, la même société essaye de prendre le contrôle sur des logiciels de base comme les suites bureautiques. Cette société parvient à avoir la suite bureautique dominante, en particulier parce qu'elle adapte la plate-forme pour que ses suites bureautiques marchent mieux que celles des autres. Elle contrôle le système, donc c'est elle qui fait la loi. Et elle fait la loi pour que ce soit elle qui soit avantagée par la loi quand elle fait des applications. A partir de là, elle a une suite bureautique qui domine. Cette suite bureautique devient le standard de fait. Mais c'est un standard dont on ne connaît pas forcément le fonctionnement et qui change tous les ans. Du coup, on ne peut faire de l'informatique que si on a une bureautique compatible. La société s'arrange ensuite pour ne pas développer d'autres bureautiques compatibles sur d'autres plates-formes que la sienne, c'est-à-dire sur d'autres systèmes d'exploitation. Tout le monde est donc obligé d'utiliser son système d'exploitation. La boucle est bouclée et elle contrôle le système.

En favorisant des concurrents, en favorisant la concurrence, on empêche cet encerclement du système, ce contrôle de la production informatique par une seule société. Un des problèmes de l'informatique, et en général de l'économie de l'immatériel, est qu'il y a une tendance naturelle au monopole. La seule façon de maintenir une concurrence, et donc un progrès technologique, et donc une indépendance, c'est d'avoir quelque part des logiciels libres qui brisent le cercle. Ca ne veut pas dire qu'il faut interdire les logiciels commerciaux, mais qu'il faut maintenir simplement cette concurrence.

Intervention de la salle

Dans le cadre des bibliothèques, on est particulièrement confrontés à ce problème. Le bibliothécaire doit organiser la documentation et surtout la conserver un certain temps. Or le problème des plates-formes qui changent, est que si les formats de documents ne sont pas indépendants des plates-formes, on ne peut pas garantir une certaine pérennité de l'information. Nous avons été confrontés à ces problèmes au moment de la première réinformatisation des bibliothèques sur les données bibliographiques elles-mêmes. Nos autorités de tutelle, et en particulier le ministère de l'Enseignement Supérieur, ne comprennent pas ce problème et ils proposent des formats de documents et des plates-formes commerciales, donc ils nous enferment complètement. Ils proposent PDF quand nous parlons de SGML. C'est typiquement l'enfermement et la garantie qu'on ne pourra pas récupérer cette information à long terme quand les plates-formes changeront.

Bernard Lang

Effectivement, il faut mieux que les formats de représentation soient les plus libres possible. Mais quand un format de représentation est publiquement documenté, une partie du problème est résolue. Pour le format PDF, l'information est disponible : on peut utiliser un outil pour indexer du PDF (XPDF par exemple).Le problème n'est pas trop dramatique avec PDF. Par contre, le problème est totalement dramatique, par exemple, avec le format doc, qui est un format éminemment variable, dont on ne sait jamais si c'est du doc 1, doc 2 ou du doc 3.5, etc. De plus, il varie même, à numéro de version égal, il varie suivant qu'il a été créé sur une plate-forme ou sur une autre. Il y a format propriétaire et format libre. Le format libre est par définition plus libre et modifiable.

Stéphane Bortzmeyer

Les formats de représentation libres sont plus importants que la disponibilité des sources. On peut estimer ne pas avoir usage des sources pour pouvoir faire fonctionner le logiciel. Les formats de fichiers, par contre, surtout dans un contexte de conservation sont essentiels. Le décideur typique ne connaît de la production de documents que la production d'une note de service qui ne sera archivée que sous forme papier.

L'idée d'archivage à long terme de documents numériques est un problème ancien et bien connu. C'est le problème chez Boeing, à EDF, au CERN, etc. On doit pouvoir garder un document qui concerne des choses qui durent très longtemps, et il est difficile de faire comprendre aux gens que la production de documents, ce n'est pas exclusivement Microsoft Office et la note de service qu'on archivera uniquement en forme papier. Le problème est crucial pour le format de fichier. Il faut avoir des formats publics et des formats libres, c'est-à-dire des formats qu'on puisse utiliser librement, ce qui n'est pas le cas du format doc, des formats documentés publiquement, ce qui n'est pas le cas du format doc, et de préférence des formats dont l'évolution ne dépend pas uniquement d'une seule société, ce qui n'est pas le cas de PDF.

Pourquoi n'y a-t-il pas une configuration toute prête pour l'utilisateur typique ?

Bernard Lang

En ce qui concerne la configuration, pendant longtemps, il n'existait pas de version de Linux prête à installer, complètement configurée. Les gens ont des besoins variés. La notion d'utilisateur typique de l'informatique n'existe pas. Il y a toutes sortes de familles d'utilisateurs et toutes sortes de produits. Le monde Linux n'était pas encore prêt à cela, mais il est en train d'évoluer petit à petit, en particulier parce qu'il y a des gens qui préparent à titre bénévole des distributions spécifiques. Le bidouillage du système est en train de disparaître pour laisser place à un système complètement professionnel.

Est-ce que le problème de l'an 2000 se pose pour UNIX ?

Stéphane Bortzmeyer

La question de l'an 2000 est un grand classique. Il faut distinguer système d'exploitation et applications. Le système d'exploitation lui-même ne manipule pas de date, donc n'aura pas de problème. Les applications marchent au cas par cas. Des responsables sont chargés de vérifier la compatibilité des logiciels avec le passage à l'an 2000. Le plus gros problème, c'est pour les logiciels dont on n'a pas les sources (par exemple dans le cas où la boîte qui fabrique un logiciel commercial fait faillite). Il est difficile de se prononcer sur tous les logiciels libres existants. Mais dans le pire des cas, le service informatique peut se plonger dans les sources.

Il faut savoir que pour cette question, qui a fait l'objet d'un battage médiatique, l'an 2000 est déjà arrivé. La plupart des logiciels qui gèrent des dates sont déjà en l'an 2000. Un logiciel qui étiquette des boîtes de conserve connaît déjà l'an 2000. Un logiciel dans une banque qui fait des projections, des calculs a déjà eu à travailler avec l'an 2000. Pour une bonne part, l'an 2000 est déjà arrivé, donc le problème est moins crucial qu'il en a l'air. De même, si au 1er janvier 2000, des logiciels libres s'écroulent parce qu'il y a des erreurs dedans, il a des chances que, le 4 janvier, les erreurs soient corrigées.

Comment un utilisateur sans expérience peut-il démarrer sous Linux ?

Quand on décide de passer à Linux, il faut se poser deux questions :

  1. Y a-t-il des listes de logiciels commerciaux tournant sur Linux ? Oui, il en existe, une énorme documentation est disponible sur le web. Le fait même qu'il y en ait prouve que c'est encore jeune sur Linux, parce que quand ce sera vraiment développé, on ne pourra plus gérer la liste de tous les logiciels. Cette liste reste quand même très incomplète.

  2. Faut-il une formation spéciale pour apprendre Unix ?

Cela dépend. Je voudrais réinsister sur le fait que le logiciel ce n'est pas uniquement ce que vous voyez sur votre écran, c'est aussi des programmes qui tournent derrière. Plus de 50 % des serveurs web dans le monde utilisent Apache, mais l'utilisateur n'a pas besoin d'apprendre Unix pour utiliser 50 % des serveurs web dans le monde. Pour de nombreuses fonctions qui sont les fonctions essentielles, qui sont les fonctions de serveur, seule la personne qui gère la machine a vraiment à apprendre Unix. Pour les fonctions de desktop, de bureau, l'utilisateur doit apprendre à s'en servir. Donc, oui, comme pour tous les logiciels, il faut une formation. Cette formation peut prendre des aspects différents. Si c'est une formation de programmeur ou d'ingénieur système, la plupart des gens ne seront pas enthousiastes. Une formation d'utilisateur peut être simplifiée.

Les systèmes d'exploitation quels qu'ils soient ne fonctionnent pas sans un service informatique derrière pour fournir une aide. La bonne solution n'est pas qu'un utilisateur ordinaire tout seul installe Linux sur son micro. Il peut, mais il risque d'avoir les inconvénients de tous les pionniers. La bonne solution est que l'installation et la formation soient gérées dans un cadre collectif en utilisant des intermédiaires. Les intermédiaires dissimulent aux yeux des utilisateurs les aspects les plus rugueux

Bernard Lang

Il y a deux points importants quand on choisit d'utiliser Linux :

  1. Il n'y a pas de virus sous Linux car c'est un système qui est beaucoup mieux protégé.

  2. Quand on change de logiciel, parfois il faut apprendre. Ceci dit, les gens qui font Linux sont conscients qu'il y a des utilisateurs qui veulent avoir un environnement facile à utiliser. Quand vous utilisez les logiciels commerciaux, en général on vous impose l'environnement. Tout le monde a exactement le même. Sous Linux, et sous les systèmes Unix en général, les environnements peuvent être adaptés car il y a de nombreuses variantes. L'interface FVWM 95 ressemble Windows 95. La suite bureautique StarOffice ressemble à Microsoft Office.

Stéphane Bortzmeyer

L'interface est un point important pour le développement du logiciel libre. Certaines sociétés commerciales, pour limiter le développement de la concurrence, ont voulu déposer des brevets sur leur interface utilisateur. L'équivalent de cette démarche serait Remingthon qui essaierait de breveter le clavier des machines à écrire, obligeant les autres fabricants de machines à écrire à utiliser un positionnement différent des touches, ou bien Renault qui brevetterait la disposition des pédales, obligeant les autres fabricants de voitures à mettre les pédales autrement. Plusieurs entreprises commerciales, notamment Apple, se sont fait une spécialité de faire des procès à leurs concurrents qui utilisaient une interface trop proche. Il est scandaleux qu'on puisse breveter une interface utilisateur, mais dans le domaine du logiciel, on vit complètement en dehors de la loi.

Intervention de la salle

Dans les maisons d'enseignement, quelque chose d'insidieux se passe actuellement : on injecte lentement une mentalité de consommateur à l'intérieur des maisons d'enseignement, là où on devrait être en train de former des citoyens et des utilisateurs actifs. Pour bien fonctionner dans le milieu Linux, il faut justement retrouver une mentalité d'utilisateur et même de citoyen. Il faut avoir l'honnêteté d'admettre qu'on ne sait pas, et savoir poser des questions aux gens qui savent. Il y a là toute une philosophie de vie, une sorte d'honnêteté de faire face à la réalité qui est extraordinairement saine et qu'il serait bon de réinjecter, par exemple, à l'intérieur des lycées, des écoles, des universités, car si les jeunes n'apprennent pas cela au moment où ils passent par les écoles, et dans leurs familles, ils ne l'apprendront jamais.

Bernard Lang

Lorsque M. Jospin a rencontré M. Gates (mars 1998) dans des conditions qui n'étaient pas des conditions officielles, son discours a été très clair : il a dit qu'il ne voulait pas d'hégémonie en France, et que les Français soient purement des consommateurs d'informatique. Mais le gouvernement a l'air d'être un peu hésitant à réaliser clairement ce qui semble être une politique affirmée du Premier Ministre.

L'industrie du logiciel libre est une industrie de l'immatériel, de même que la littérature, les livres, etc. Nous sommes dans un monde où l'information pourrait être infiniment reproductible à très bon marché, et donc pourrait profiter à tout le monde. On pourrait supprimer les infos pauvres sans que cela coûte aux infos riches. Mais, pour des raisons de profit de quelques-uns, on ne peut pas le faire. Ce problème vaut dans le monde de l'édition, et également dans le monde de l'informatique.


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Dernière mise à jour : 15 janvier 1999
Contacts : Stéphane Bortzmeyer et Bernard Lang