Les journaux électroniques
- La publication scientifique et la formation de consortia -

Simone Jérôme,
Université de Liège, Belgique
sjerome@ulg.ac.be




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Dans les années 60, la recherche a drainé de nouveaux crédits et la publication scientifique a connu une expansion parallèle. En physique, en chimie, et dans certains secteurs des sciences de la vie, il s'est établi une sorte de symbiose entre la recherche scientifique et l'édition privée qui a trouvé là de nouveaux débouchés. Les grands programmes de recherche spatiale, de recherche nucléaire et de recherche médicale ont nécessité d'énormes capitaux dont les éditeurs commerciaux ont très vite compris qu'ils pouvaient eux aussi profiter en multipliant les journaux relatifs à ces spécialités. Ce n'est pas un hasard si certaines disciplines telles que la philosophie et les lettres où les groupes de recherche travaillent avec de petits budgets et où les profits sont moindres, sont peu représentées parmi les périodiques coûteux que produisent ces maisons d'édition.

Les éditeurs prétendent que les universités n'arrivent pas à maintenir leurs abonnements parce qu'elles sont sous-financés. Ceux qui sont familiers des listes de diffusion américaines dans le domaine des bibliothèques connaissent peut-être Albert Henderson. Cet éditeur d'un journal professionnel s'est fait le champion de cette thèse dans ses nombreux messages. Pour ma part, je ne pense pas qu'il s'agisse d'un manque de financement dans ce cas particulier même si les institutions académiques ne sont pas richement dotées à de rares exceptions..

Une autre explication avancée serait l'instabilité des cours du change international. Je n'y crois pas non plus. Les quelques analyses que j'ai effectuées sur un temps suffisamment long, montrent que le coefficient d'augmentation des journaux pour une même discipline est sensiblement le même pour les périodiques américains et pour les périodiques européens. C'est un faux problème. Le vrai problème, c'est l'existence de quasi-monopoles commerciaux qu'on a malheureusement laissé se créer.

La formation de consortia entre bibliothèques et tout récemment d'une fédération de consortia, l'ICOLC (International Coalition of Library Consortia - http://arl.cni.org/) a créé le projet SPARC (Scholarly Publishing and Academic Resources Coalition - http://arl.cni.org/sparc/). Une coalition des bibliothécaires néerlandais et allemands a pris la décision collective de refuser l'acquisition de journaux électroniques dont le prix serait de 7,5 % supérieur à celui du journal imprimé. La première idée de l'ACS (American Chemical Society) en matière de commercialisation de ses abonnements électroniques était de faire payer un supplément de 90% pour la version électronique de leurs journaux imprimés accessibles au départ d'un même campus universitaire. Il y a eu une réaction de refus de la plupart des bibliothécaires américains et actuellement les prix sont descendus à 25 % de supplément. C'est encore beaucoup, surtout pour nos finances européennes, mais cela va dans la bonne direction et montre que, grâce aux listes de discussions auxquelles nous participons via Internet, nous pouvons nous fédérer pour mener une action commune. Chacun d'entre nous ne se sent plus seul face aux éditeurs "pieuvres" dont les tentacules viennent épuiser nos budgets. Nous parlons désormais d'une même voix.

Pour reprendre le cas de l'éditeur Elsevier, une collègue spécialisée dans l'information sur les sociétés me signalait que le groupe Reed, dont il fait partie, a plusieurs centaines d'entrées dans le 'Who owns whom'. Lorsque les associations de bibliothécaires ont appris que ce géant voulait s'allier avec son concurrent Kluwer, elles sont intervenues auprès de la Communauté Européenne pour donner un avis défavorable sur cette fusion. Les bibliothécaires américains en ont fait de même auprès de la division antitrust du Département de la Justice américain qui devait examiner la régularité de l'opération. La veille du jour prévu pour l'audience publique à Bruxelles, les deux éditeurs ont annoncé que la fusion n'aurait pas lieu. On peut penser que ce n'est que partie remise. Les profits engrangés dans le secteur permettent des opérations de rachat de plus en plus colossales.

Je terminerai en souhaitant que nous, bibliothécaires, fassions nôtre le thème fondateur de la République : Liberté, Egalité, Fraternité.

Liberté : celui qui y a droit, doit pouvoir accéder librement à l'information. Lorsqu'une institution paie un abonnement, elle le fait pour tous ses membres. Ce n'est pas aux éditeurs à en restreindre l' accès par des clés, des mots de passe et des suppléments arbitraires.

Egalité : pourquoi sommes-nous soumis à des règles que les éditeurs ont fixées sans consulter qui que ce soit ? Pourquoi y a-t-il l'information chère et l'information bon marché ? Pourquoi les prix flambent-ils dans certains secteurs ? Pourquoi certaines catégories de consommateurs sont-elles privilégiées ? On devrait tendre vers des modèles standard de contrats clairement détaillés sans que chaque bibliothécaire doive se transformer en juriste.

Et enfin Fraternité, aucune démonstration n'est nécessaire, , on est là pour le prouver : BIBLIO-FR, c'est vraiment la grande fraternité des bibliothécaires francophones.


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Dernière mise à jour : 15 janvier 1999
Contact : Simone Jérôme