Les journaux électroniques
- L'importance de la mobilisation contre les pratiques des certains éditeurs commerciaux -

Jean-Claude Guédon
Université de Montréal
guedon@ERE.Umontreal.ca




retour

Carnegie Mellon a mené une étude sur le coût des livres et des revues achetés par les bibliothèques américaines entre 1985 et 1995. Ces livres et les revues venaient de toutes les sources possibles et imaginables. Entre 1985 et 1995, le taux de croissance pour les livres étaient de l'ordre de 45 %, ce qui correspond assez bien au taux de l'inflation pour la même période;, dans le cas des revues, le coût avait augmenté de 145 %, c'est-à-dire trois fois plus. En y regardant de plus près, l'accroissement du coût était bien entendu lié à la présence des éditeurs commerciaux tel Elsevier et autres éditeurs du même genre.

Une statistique publiée dans Le Monde en 1995 rappelait les taux de profit des secteurs d'édition d'Elsevier en 1995. Elle est particulièrement intéressante parce qu'elle fut divulguée par un des vice-présidents de l'éditeur anglais Reed (qui venait de fusionner avec Elsevier). Ces taux de profit étaient les suivants :

Se présente là un phénomène réellement paradoxal. Quand on me démontrera qu'il existe une analogie profonde entre un article d'Einstein et un grille-pain, je vous promets de présenter une demande d'emploi chez Elsevier! En fait, la situation me paraît délirante. On a utilisé ici le mot "tentaculaire" et j'y retrouve là la formule qu'affectionnait le grand poète belge, l'ami de Stefan Zweig, Émile Verhaeren. Le mot est juste mais, à mon avis, insuffisant. Il faut pousser jusqu'au niveau du vampirisme. En effet, les grands éditeurs du style Elsevier ont réussi à trouver le moyen de taxer les fonds publics en s'interposant entre la production des connaissances et leur utilisation. Ce vampirisme, il faut le proclamer; il faut le dénoncer; il faut enfin l'attaquer.

N'ayons pas peur du mot scandale dans ce contexte et pensons aux moyens de contre-attaquer. L'avènement de l'électronique et des réseaux change suffisamment les données du processus de publication pour nous donner, à nous chercheurs et bibliothécaires, une chance, à condition de bien analyser la situation, de reprendre un certain contrôle sur les moyens de communication dont ont besoin les chercheurs du monde entier.

Mme Chartron a mentionné 2 500 titres de revues électroniques repérées par les agences d'abonnement. Or, quand on consulte Newjour, le site recensant les publications électroniques dirigé par Jim O'Donnell et Ann Okerson, aux États-Unis, on découvre que, le 29 janvier dernier, il comportait environ 5 000 titres disponibles. Ceci laisse penser qu'une proportion importante est gratuite, peut-être la moitié. Je n'ai pas eu le temps de faire ce repérage, mais je présume ne pas trop me tromper en suggérant autour de 2 000 revues électroniques gratuites disponibles actuellement. Bien sûr, toutes ne sont pas des revues de recherche et aucune n'a encore atteint le tout premier rang parmi les revues prestigieuses de telle ou telle discipline, mais la tendance est claire et elle évolue rapidement, surtout si l'on considère que, au début de la décennie, ces mêmes revues se comptaient sur les doigts des deux mains.

Produisons donc des revues gratuites, faisons-les entre nous en ayant recours à un autre type d'utilisation des fonds publics. Bref, soyons intelligents pour une fois dans notre vie, collectivement et de façon distribuée. Arrêtons de confondre, parce que la l'imprimé offre un aspect monotone, un livre de jardinage et une revue savante. Le premier objet est marchandise, et l'est de façon légitime; le second n'est pas marchandise : il s'agit en fait d'un objet de communication entre chercheurs, entre scientifiques. On sait qu'un article, en général, est lu au plus par deux personnes et n'est jamais cité et c'est là la meilleure preuve que ce type de texte n'a aucune valeur commerciale.

Confondre la vocation commerciale du livre de jardinage avec la valeur d'information de l'article de recherche, c'est révéler le symptôme de ce processus que j'aime appeler vampirisme. Il montre aussi à quel point ce vampirisme s'est inscrit loin et profondément. Patrick Grainville, parlant de Bruno Megret du Front national, utilisait cette formule à la fois ironique et terrifiante d'une métastase méticuleuse; je dirais de la même façon qu'Elsevier et ses consoeurs sont devenues une métastase méticuleuse dans le monde scientifique. Il faut éliminer ce cancer, il faut éliminer ces vampires. Pour cela une nouvelle alliance entre chercheurs, presses universitaires, sociétés savantes, dans la mesure où elles se comportent correctement et bibliothécaires est nécessaire. Oui, il faut des consortia, mais pas seulement pour négocier des avantages en forme de miettes auprès des grands éditeurs. Il faut des consortia pour que le système de communication entre chercheur soit matériellement soutenu par une infrastructure dont la logique vise à faciliter le travail des chercheurs et non à maximiser des taux de profits par le moyens de formes artificielles d'élitisme.

La crise dans les relations entre les éditeurs et les bibliothécaires est souvent mal analysée. La quête de subtilités de langages conduit ainsi à mélanger les ordres de considération. Par exemple, il est clair qu'un chercheur ne peut prétendre à jouer, seul, le rôle d'un éditeur ou d'un "publisher" au sens anglais du terme. Un chercheur, tout le monde est d'accord là dessus, produit des textes de recherche et contribuer à coopter les bons textes en participant au système de validation. On appelle cela l'évaluation par les pairs et on notera au passage que les maisons d'édition commerciales s'appuient aussi (et gratuitement) sur ce processus. Le problème, c'est que, ensuite, les mêmes maisons d'édition prétendent qu'elles valident les textes par le prestige de leurs publications alors que ce prestige dépend en fait de la qualité des textes sélectionnés. Première solution au problème : séparons le processus de validation du processus de publication. On n'a pas besoin de demander à Elsevier d'organiser le processus de validation par des pairs. Ensuite, une fois un article validé par un comité éditorial dont la liste est publique comme l'est le comité de rédaction d'une revue qui, collectivement se porte garant de ce qui apparaît, on pourra passer à l'étape suivante et rendre public ce document sous une étiquette quelconque. Un chercheur sensibilisé aux problèmes économiques des infrastructures dont il dépend, rassuré sur sa visibilité par la qualité du comité éditorial qui se sera formé, n'a plus qu'à trouver l'instrument permettant de matérialiser et distribuer son texte dans les meilleures conditions. Il est clair que, de son point de vue, le moyen permettant un accès universel et libre ou à très bas coût à son travail devrait lui offrir aussi la plus grande visibilité, ce qu'il recherche. En revanche, les coûts très élevés pratiqués par les Elsevier du monde entraînent un verrouillage de ces documents dont l'accès n'est plus disponible qu'aux plus riches. Entendez bien : pas aux meilleurs; aux plus riches.

Il y a deux choses qu'il faut bien distinguer dans l'édition : l'élitisme et l'excellence. Toute la stratégie d'Elsevier repose sur le maintien d'une confusion entre élitisme et excellence. En tant que chercheurs, nous visons l'excellence. Stevan Harnad parle d'excellence, pas d'élitisme. Elsevier, en revanche, propose un système de production d'élitisme et non d'excellence. Et le côté pervers de ce système, c'est que les chercheurs privilégiés par ce système contribuent eux aussi à entretenir cette confusion à laquelle ils adhèrent en fait.

Du côté des sociétés savantes, il importe de bien distinguer entre divers types de comportement car, autrement, on réintroduit une confusion là aussi. Le comportement prime le titre. l'American Chemical Society ne se comporte pas comme l'American Biological Society. La première entretient une confusion ... savante entre la dimension professionnelle et la dimension disciplinaire. Elle se présente comme société savante, mais agit comme entreprise professionnelle. La société de biologie, en revanche, n'agit pas ainsi! Il ne faut donc pas accuser toutes les sociétés américaines en bloc sous peine de participer à certains types d'anti-américanisme primaire qui ont plus à voir avec la démagogie qu'avec l'analyse sereine de la situation.

Il y a encore d'autres cas de figure à examiner, où la confusion est parfois réintroduite par manque de connaissance des formes de comportement des communautés de recherche. Par exemple, il ne faut pas confondre le type de monopole, qui relève d'ailleurs plutôt de la distinction exclusive, propre au capital symbolique, avec le monopole du capital tout court. Pierre Bourdieu, le sociologue français bien connu, nous a appris à faire cette distinction.

Le capital symbolique cherche effectivement l'excellence et aussi le monopole, la percée, la distinction, etc. Le capital tout court, pour sa part, cherche l'élitisme, le monopole pour le contrôle, le pouvoir, la richesse et finalement les bêtises. La visée de Microsoft, d'Elsevier n'a rien à voir avec l'ambition d'un prix Nobel. Utiliser le mot monopole dans les deux cas n'aide pas à éclairer la situation, bien au contraire.

Au total, il s'agit de localiser la vie de l'esprit à sa vraie place. Ce faisant, nous la libérerons des contraintes du capital avec un grand K. Laissons le capital avec un grand K pour les livres de jardinage.


retour

Dernière mise à jour : 15 janvier 1999
Contact : Jean-Claude Guédon