Les journaux électroniques

- Communication scientifique et nouvelles technologies :
la maîtrise de l'espace et du temps en physique théorique -

Josette de la Vega,
CNRS-CNET
Josette.delavega@cnet.francetelecom.fr




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Le point de départ de cette étude est une réflexion qui est liée à mon parcours professionnel. Un parcours atypique qui m'a conduit à côtoyer des communautés de chercheurs qui relèvent de plusieurs disciplines, dans un spectre élargi, en sciences exactes et en sciences humaines et sociale . Au cours de ces pérégrinations et chemins de traverses entre les disciplines, j'ai été confrontée directement à une communication scientifique plurielle dans ses composantes et dans ses usages. J'ai pris conscience qu'on ne pouvait parler de communication entre chercheurs de façon globale. La communication scientifique ne peut s'appréhender que dans un cadre disciplinaire et elle doit être définie comme un construit social localisé et historisé. La perception de la singularité des pratiques de communication conduit à constat empirique qui s'articule autour de trois propositions :

Je commencerais par deux définitions :

1ère définition : la communication scientifique. Dans cette étude, il faut l'entendre stricto sensu, c'est à dire la communication entre chercheurs, la communication de la science en train de se faire - "frontier science"- ; ce qui exclut

Mais cette communication ainsi définie de façon restrictive ne se réduit pas à l'entité laboratoire, bien au contraire, elle inclut également les échanges qui ont lieu dans le laboratoire et hors le laboratoire. L'entité d'analyse pertinente est clairement celle de la communauté d'appartenance. Ce sont donc des investigations qui portent sur les échanges entre collègues, sous toutes ses formes, écrites, orales, formelles et informelles ainsi que les échanges sous forme numérisée. Pour reprendre la typologie définie par R. Sainsaulieu, dans l'ouvrage "Les mondes sociaux de l'entreprise", qui distingue notamment les modèles de " fusion ², " retrait ², " affinités ² et " négociation ² dans les façons de s'impliquer couramment dans les milieux de travail, je suis bien focalisée sur une étude d'un milieu d'experts caractérisé par des échanges entre collègues nombreux et intenses, centrés sur la transmission du savoir et l'évaluation de la qualité du travail, qui s'inscrit dans le modèle général de la négociation.

2ème définition : le champ de la physique théorique La physique théorique a pour objet de développer les méthodes et les concepts permettant la compréhension des phénomènes naturels et plus généralement de découvrir comment est constitué notre univers et comment il fonctionne. Deux grands domaines :

Entre les deux, à la croisée des chemins, il y a la physique mathématique. Il s'agit donc dans cette discipline de savoir prédire ou corroborer par le calcul des résultats observés expérimentalement et de présenter ces méthodes sous une forme aussi générale, simple et esthétiquement satisfaisante que possible. La discipline est présente en France dans une douzaine de laboratoires, avec une seule revue éditée en France : les Annales de l'Institut Henri Poincaré (section - la physique théorique)

  1. L'intérêt de la recherche

    Il est manifeste que la communication est un concept à la mode, à la mode à la fois dans la société et dans le monde académique.
    On ne compte plus en effet, les publications, ouvrages et essais relatifs à cette thématique, mais essentiellement dans ses variantes " nobles ", je veux dire par là, la communication politique, la communication d'entreprise, la télévision, les professions, (journaliste, dircom, DSI) la publicité etc. mais le paysage s'éclaircit étrangement quand on s'intéresse à la communication scientifique ainsi définie.
    Il est manifeste également que les nouvelles technologies de communication et d'information, les NTCI, représentent aujourd'hui un enjeu économique important. Selon les économistes, la croissance soutenue du PIB des USA de ces dernières années ainsi que son haut niveau d'emploi sont tirés, pour une large part, les NTCI.

  2. Les références théoriques

    Le précurseur des études sur la communication académique est l'historien des sciences, le physicien Solla Price, dont l'un des ouvrages de référence Little science, Big Science paru en 1963, a été traduit en français en 1972. Egalement dans les années soixante, une équipe de psychologues sociaux, sous la houlette de W. Garvey, se sont intéressés à la surcharge cognitive consécutive à l'inflation des publications scientifiques et ils ont entrepris de mesurer différents paramètres dans le but d'augmenter le productivité scientifique des chercheurs. Ce dernier créera par la suite l'Institute for Scientific Information, connu sur le signe de ISI, célèbre notamment par la publication des Currents Contents en sciences exactes et en sciences sociales. Dans la mouvance des cultural studies of sciences, B. Latour et S. Woolgar, dans une approche ethnométhodologique de la vie de laboratoire, ont montré la richesse des relations informelles mais ils ont circonscrit leur analyse au périmètre du laboratoire exclusivement. On peut de plus leur reprocher de donner à penser au lecteur que tous les laboratoires fonctionneraient sur ce modèle. Les références théoriques de ce travail sont construites par son objet  qui est un objet " frontière ²: elles sont donc un hybride qui empruntent à la marge à plusieurs disciplines, les sciences de l'information et de la communication, l'histoire des sciences, l'anthropologie et principalement la sociologie du travail dans une approche qui met l'accent sur l'importance de l'identité et la culture dans les relations de travail, dans la perspective qui a été développée par R. Sainsaulieu.

  3. La problématique sociologique

    Le choix de ce sujet s'est avéré être plus riche que je ne le pensais au départ. A mesure que l'enquête avançait, les processus de communication dans leurs diverses modalités, prenaient de l'épaisseur et apparaissaient comme un enjeu fort de la production scientifique. La rationalité sur laquelle ils étaient construits laissaient transparaître des recompositions, des lézardes et des dysfonctionnements, sous le coup d'une série d'éléments contingents, à la fois externes et internes au milieu. A des contingences technologiques évidentes, s'ajoutaient des contingences économiques et des contingences institutionnelles.

    La problématique sociologique de cette étude s'inscrit dans la problématique générale du changement technologique qui explore les relations entre contexte social et technologie, en particulier l'influence de la structure sociale sur la façon dont les technologies sont incorporées dans les modes de travail. Dans cette perspective, j'ai pris comme hypothèse générale que les supports de communication entre chercheurs sont historiquement déterminés et socialement produits et qu'ils font partie des spécificités intrinsèques qui distinguent les communautés scientifiques. Les usages que les scientifiques en font ont varié en importance relative dans le temps et varient suivant les disciplines. Pour étayer cette hypothèse générale, j'ai formulé deux hypothèses de travail :

    1. il existerait un modèle spécifique de communication partagé par la communauté des physiciens théoriciens qui est lié à une culture commune de l'échange scientifique qui s'étend au delà de la localisation géographique et des frontières nationales. Un modèle unique au plan international dont les modes opératoires ont connu un développement multipolaire très codifié. Il est produit pour l'essentiel par la vie de laboratoire et par un parcours commun de formation. Ce système se caractérise par le consensus ou la référence culturelle commune, qui impose une série de normes effectivement partagées, l'emporte sur les enjeux personnels et les divergences éventuelles entre les différentes catégorie d'acteurs.

    2. il existerait des tensions potentielles prévisibles dans la communication écrite consécutive au développement de nouvelles technologies dans l'information numérisée qui met en jeu l'existence d'autres supports de communication et le premier d'entre eux : le périodique scientifique. Les données recueillies sur le terrain confortent l'hypothèse d'un système dual en train d'émerger dans les modes de communication. Se superposent deux modes d'organisation ayant chacune leur dynamique propre : l'un traditionnel, axe l'essentiel de la communication scientifique sur le périodique; l'autre très récent puisqu'il date de 1991, se focalise sur les dispositifs de communication électronique apparus avec la création d'une nouvelle base de données

  4. Éléments de méthodologie

    Deux sources d'information : l'une de nature ethnographique, j'ai en effet travaillé dans un laboratoire de physique théorique pendant une dizaine d'années. L'autre sociologique a été constituée par des entretiens mené en 1995-1996 auprès de 35 personnes ( 31 chercheurs, 2 ingénieurs et 2 techniciens), sur la base d'un questionnaire semi-directif dans trois laboratoires, deux à Paris et un en province; soit un échantillon constitué par 24 personnes titulaires sur 114 (21% de la population totale) et 11 thésards et post-doc sur 4O (27,5% de la population totale) des trois laboratoires réunis.

  5. Les résultats de la recherche

    Je distingue deux parties : a)une culture commune de l'échange scientifique ; b) les singularités des pratiques de communication à l'écrit, à l'oral et avec l'Internet.

    Dans la 1ère partie, je montre qu'il existe un modèle spécifique de communication partagé par la communauté des physiciens théoriciens qui est le produit d'une culture ancienne de l'échange scientifique commune à tous les scientifiques.

    Pour la mettre en perspective, j'ai retenu deux références historiques tirées du XVIIe siècle : le premier réseau des correspondances épistolaires constitué et entretenu par le Père Mersenne avec 212 savants de son époque. J'ai détaillé les formes et contenus de lettres et j'ai montré le rôle éminent d'informateur et d'animateur de réseaux joué par Mersenne. Pour le 2ème exemple, je me suis référée à la genèse du Journal des Scavans qui est également le premier périodique scientifique créé. Déjà à cette époque se mettent en place des formes rudimentaires de referees puisque les lettres sont transmises par des intermédiaires reconnus pour leur savoir ou leur érudition . Avec l'exemple de la publication du problème de la chaînette résolu par Leibnitz, lié à des visées personnelles de l'auteur sur la chaire de mathématique de Padoue, on voit bien que la publication fait l'objet de stratégie récurrentes de pouvoir, toujours d'actualité, et qu'il modère l'ampleur des controverses en assurant l'antériorité des résultats qui y sont publiés.

    Puis j'ai décrit les grandes lignes de l'univers scientifique du physicien théoricien. Les échanges entre physicien théoricien aujourd'hui s'inscrivent dans trois cercles d'interactions distincts :

    • d'abord un 1er cercle dont les contours cadrent avec ceux de l'équipe de recherche dont il fait partie dans son laboratoire, sur la base d'une problématique commune.
    • Un 2ème cercle appelé " collège invisible ², constitué par le réseau de relations qu'il entretient avec des chercheurs dans d'autres laboratoires, également sur la base d'intérêts scientifiques communs.
    • Le 3ème cercle enfin est constitué par le fond documentaire collectif de la bibliothèque (ouvrages, périodiques, prétirages).

    Dans les deux premiers cercles les relations sont interpersonnelles, orales et/ou écrites, de nature privée, tandis que le 3ème est une communication écrite que je qualifie d'instrumentale puisqu'elle est publique et accessible à tout le monde. Pour mener à bien sa production scientifique, le chercheur passe indifféremment et en permanence de l'un à l'autre de ces trois cercles.

    J'ai analysé ensuite les spécificités des pratiques de communication de cette communauté. Pour les qualifier brièvement, je dirais que c'est un système de communication marqué par

    • une communication multipolaire aux supports diversifiés écrits et oraux, formels et informels, synchrones et asynchrones, très anciens mais aussi très récents, à la pointe de la technologie; une communication souvent extrême dont on dénonce les excés de publications, trop de séminaires, trop de colloques.
    • une communication foisonnante en terme d'interactions individuelles et collectives marquée par l'importance des relations informelles et les échanges en face à face construits sur la base de confrontations nombreuses à la fois pour transmettre l'information et pour la valider .
    • une communication contrainte, codée, extrêmement rationalisée, surtout dans le domaine de l'écrit scientifique où existent des normes très strictes très respectées qui s'imposent à tous les chercheurs de la discipline. A titre d'illustration se reporter aux sept pages en format A4 d'instructions aux auteurs de la revue Physical Review série D.
    • une communication originale et démocratique marquée par une pratique singulière : l'habitude de s'échanger les résultats de la recherche sous la forme de prétirages, au niveau de l'institution, pour raccourcir les délais de publication dans les revues jugés trop longs ; une culture preprint, selon l'expression des anthropologues, qui font du preprint le média privilégié pour diffuser les résultats des recherches. Les théoriciens par ailleurs partagent avec les mathématiciens l'usage de respecter strictement l'ordre alphabétique dans les cosignatures de leurs publications

    Parmi les autres caractéristiques de cette communication, en se plaçant du point de vue des chercheurs , j'ajouterai qu'il existe dans la communauté

    • des chercheurs disposant de solides capacités d'organisation collective, de "ressources en créativité collective" (N. Alter), qui s'investissent dans l'amélioration des processus de communication  et qui innovent : le logiciel de navigation WEB, qui est devenu un standard de l'Internet, a été conçu par un physicien du Laboratoire européen des particules élémentaires (CERN) à Genève ; autre exemple : la base de données de prétirages E-print archives a également été créée par un théoricien américain.
    • des chercheurs qui voyagent beaucoup ; tout thésard qui envisage de s'engager dans la recherche fait obligatoirement des séjours post-doctoraux dans d'autres universités ; fréquence également des positions de professeurs associés ou de mise à disposition des laboratoires de mois chercheur dans la cadre du CNRS (postes roses et rouges)
    • des chercheurs qui ont l'habitude de travailler ensemble, avec des collaborations fréquentes dans le " collège invisible ², des collaborations qui s'établissent de façon non programmée, à géométrie variable, qui se recomposent aux gré des affinités, des opportunités qui se présentent et des avancées scientifiques.

    Ce que confirme l'analyse des trois postes budgétaires les plus importants d'un laboratoire de mon échantillon, en dehors des dépenses d'infrastructure des bâtiments  :

    • voyages, missions et invitations = 16%,
    • bibliothèque = 18%,
    • prétirages et photocopie : 7%
    pour un gros laboratoire au budget annuel de 42OOKF(H.T.) en 1993.

    Pour comprendre l'unité qui cimente les pratiques professionnelles de communications entre chercheurs dont je viens d'esquisser les principales caractéristiques, j'ai analysé ensuite les dynamiques d'intégration, source d'identités fortes et durables, qui fondent cette communauté. La spécificité de la communication entre chercheurs s'alimente à quatre dynamiques d'intégration qui fondent leur culture commune:

    • la référence à un même modèle scientifique, marqué par l'adhésion commune à une finalité très fondamentale de la recherche et le sentiment partagé d'appartenir à une discipline noble.
    • la foi dans l'intelligibilité du monde, soutenue par de réelle vocation pour ce métier et le choix de cette discipline, métier dans lequel les moments de découverte sont des moments d'émotion forts et intenses.
    • une conscience aiguë de la compétition et de l'obsolescence rapide des résultats de la recherche. La dimension concurrentielle est omniprésente. Beaucoup de chercheurs ont évoqué l'existence de compétiteurs et la peur d'être devancé. Les lois de la nature sont par définition uniques et dès qu'un résultat est publié, il invalide tous les autres et affecte ceux qui s'étaient lancés sur cet objet.
    • un apprentissage long et difficile : la physique théorique est une discipline élitiste et fière de son élitisme. 95% des théoriciens parisiens sont soit normaliens soit polytechniciens. Aux USA et en URSS, ce sont également les meilleurs étudiants des universités qui s'engagent dans cette voie. La quête d'identité s'insère dans un parcours professionnel initiatique. L'enjeu identitaire est à la fois social, professionnel et personnel, avec une confusion entre l'objet production scientifique et la personne. Il faut avoir fait ses preuves. Un apprentissage particulièrement sélectif, avec peu d'élus à la sortie.

    Dans la deuxième partie de la recherche, je me suis intéressée à la singularité des pratiques de communication des théoriciens et pour ce faire, j'ai analysé les différents supports et processus d'échanges scientifiques utilisés par les chercheurs. Pour la clarté de l'exposé, j'ai distingué successivement la coopération informelle, les supports écrits (thèses, prétirages et périodiques), les supports oraux (les séminaires et les colloques) la communication électronique. J'ai analysé ces 4 items à partir du matériau recueilli sur les terrains à l'aide d'une grille commune : fonctionnalités, usages et représentations. Pour chacun d'entre eux j'ai présenté les stratégies d'acteurs, les clivages entre catégories d'acteurs (thésard /senior) et les contingences qui les frappent, contingences externes et internes .

    • Les contingences technologiques sont liées en la matière au développement de l'Internet et au progrès de l'informatique. Elles se concrétisent par des formes renouvelées de communication, à la fois formelles et informelles.
    • La nouvelle base de donnés E-print archives mise en place au USA en I991 se révèle être un outil de communication particulièrement commode et elle a fait l'objet d'une appropriation aussi rapide que massive par la majorité des chercheurs. La base a connu une croissance exponentielle. Quelques chiffres en témoignent : la base est consultée par plus de 30,000 utilisateurs, les utilisateurs sont originaires de 7O pays, la base enregistre plus de 60,000 connexions par jour.
    • Du côté de la communication informelle, la messagerie électronique finit une intégration largement partagée dans les laboratoires puisqu'elle est utilisée désormais par tous les chercheurs sans exception et également par tous les personnels (ingénieurs, techniciens et administratifs) qui en font un usage banalisé quotidien.
    • Les contingences économiques sont relatives aux compressions budgétaires généralisées dans le monde académique. Les courbes d'évolution des budgets des laboratoires et celle des coûts des périodiques divergent. En effet alors que les budgets des bibliothèques restent quasiment stables, les coûts des périodiques progressent fortement : j'ai calculé pour la période 1993-1996 des augmentations qui varient de 2O à 4O% pour les revues de base de la discipline. Les coûts des abonnements en augmentant entraînent, dans une spirale perverse, des désabonnements qui à leur tour provoquent de nouveaux désabonnements. Avec la spécialisation croissante de la recherche, le nombre des revues a plutôt tendance à augmenter qu'à diminuer.(cf. Les courbes de American Research Library - http://arl.cni.org/)
    • Le 3ème élément de contingence est de nature institutionnelle ; il est en partie lié au précédent, il influe de façon moins directe mais néanmoins perceptible sur l'équilibre du système d'information ; il vient de la raréfaction des débouchés pour les jeunes chercheurs et de la diminution des possibilités de promotion pour les juniors, qui augmente d'autant l'exacerbation de la lutte pour les postes et les promotions, d'où une course à la publication qui se fait souvent au dépens de la qualité.

    L'analyse de ces éléments de contingence a montré qu'ils ont des impacts à la fois positifs et négatifs, ils sont des facteurs de dysfonctionnements et de ressources renouvelées, dans les deux cas des facteurs de déstabilisation du système de communication établi. A mesure que l'analyse avançait, le fil rouge des NTCI qui sous tendait les activités de communication à but scientifique se précisait. L'impact des NTCI se centrait en particulier sur un media majeur : le périodique. Au sein de la communauté, notamment dans les sociétés savantes, des débats commencent à s'organiser sur l'avenir des périodiques. Qui dit périodique dans les milieux de la recherche, dit publication, mot magique objet de toutes les convoitises. En effet, à travers la publication on entre de plein pied dans le social, nous sommes au coeur de l'identité du chercheur puisque la publication est l'unique production attendue du physicien théoricien.

    Depuis plus de 35O ans, le périodique scientifique assume deux fonctions principales :

    • d'une part, il est le support qui permet la diffusion des savoirs et la dissémination des informations scientifiques
    • d'autre part, il assume un autre rôle également important : il permet d'évaluer la qualité de la publication. Il existe en effet une hiérarchie des revues, plus ou moins prestigieuses, qui fait consensus dans le milieu. Si chacun est libre d'envoyer les articles qu'il produit à la revue de son choix, il lui appartient également d'ajuster au mieux sa publication à la " cote ² de la revue où il la présente. Les enjeux ne sont pas seulement d'ordre symbolique. En effet l'évaluation de la qualité de la publication à travers celle de la revue où elle est insérée, se répercute directement sur l'obtention des bourses, postes et promotions.

    Pour avancer dans la compréhension de l'impact des nouvelles reconfigurations qui se mettent en place dans le domaine de l'information numérisée, il faut que je vous présente maintenant, à gros traits, les fonctionnalités offertes par le serveur E-print archives. Il a été créé à l'origine par Paul Ginsparg, chercheur américain, qui cherchait à mieux gérer son stock de documentation personnelle. En Août I991, de retour de vacances, il ressent une certaine lassitude à gérer la masse de prétirages qui s'était amoncelée sur son bureau. Après quelques échanges avec des collègues, quelques après midi de travail lui suffisent pour créer, sous la forme d'un "  bulletin board ², un système "rudimentaire" (sic) de gestion de fichiers pour mettre de l'ordre dans sa documentation, dans la sous- discipline qui l'intéresse : la théorie des cordes, soit une communauté de 16O chercheurs. Six mois plus tard, 1OOO chercheurs s'était inscrits à son bulletin board, qu'il appelle E-print archives en 1994. Il s'est saisi des derniers développements de l'informatique, notamment le Web, logiciel inventé par un autre chercheur du Laboratoire européen des particules élémentaires, et des réseaux numériques liés à l'Internet, pour mettre en place sur un serveur une nouvelle base de données concernant les prétirages, qui s'est avéré être d'une efficacité remarquable et infiniment commode.

    Pour résumer les opportunités qu'elle offre, je vous rapporte comment les chercheurs se sont eux-mêmes décrits. La base a déjà révolutionné la façon de travailler des chercheurs. Dès que le chercheur arrive la matin dans son bureau, il commence par allumer son ordinateur et d'un coup de souris sur l'icône E-print archives, il voit le menu des mots clés de la base qui défile sous ses yeux. Il choisi alors la thématique qui l'intéresse. En quelques secondes apparaît sur l'écran la liste des prétirages qui ont été enregistrés dans la journée, avec un numéro d'enregistrement chronologique (qui atteste de l'antériorité), liste classée par ordre alphabétique d'auteur, mention de l'institution d'appartenance, du titre de l'article ainsi que le résumé du prétirage. Si un prétirage lui parait intéressant, il clique à nouveau et il peut le lire soit sur son écran soit il le tire sur son imprimante qui est aussi sur son bureau. Il peut aussi décider de le stocker dans son ordinateur pour le relire à un autre moment. Il peut croiser plusieurs thématiques en combinant diverses dates (avant, après, à partir de etc.). Enfin moyennant d'autres connections à d'autres bases, il peut également savoir dans quel périodique le prétirage qui l'intéresse a été publié, combien de fois il a été cité et par qui et obtenir les références des articles (et bien sur le texte lui-même) qui l'ont cité. Le chercheur peut interroger la base à sa convenance puisqu'elle est disponible 24 heures sur 24, avec des compilations cumulatives par semaines, quinzaine etc. Par rapport aux usages traditionnels où il fallait, entre autres, aller à la bibliothèque pour se tenir a jour, on voit que le dispositif offre des ressources formidables.

    Le rêve du village virtuel est désormais réalisé avec E-print archives. En physique théorique, l'information scientifique s'est affranchie du temps et de l'espace. La science en train de se faire, la " frontier science ", se diffuse à travers le monde en temps réel. On comprend aisément que l'usage de cette base ait été qualifié d'agressif et en effet, les chiffres de connexion connaissent une croissance exponentielle. Le dispositif a été repris dans vingt-cinq autres disciplines et/ou sous-disciplines.

    L'information numérisée est facile à produire, facile à diffuser, facile à archiver, facile à dupliquer. Ses qualités intrinsèques en font un concurrent redoutable pour les supports écrits. En particulier, E-print archives se substitue à la fonction de dissémination de la recherche assurée jusque là par les prétirages et les publications dans les revues.

    • La gestion des prétirages par chaque laboratoire est en mutation.
    • La base pourrait se substituer aux périodiques, ils sont eux mêmes menacés à terme. Mais la base de données est inopérante pour l'autre fonction assumée par les périodiques, tout aussi essentielle aux yeux des chercheurs, je veux parler de celle qui a trait à l'évaluation de la qualité des résultats de la recherche qui prend appui sur la hiérarchie des revues. Un mode de régulation légitime, propre à cette fonction séculaire mais spécifique à l'information numérisée, reste à inventer.

  6. Mon positionnement personnel

    Suivant les recommandations usuelles de la profession, le sociologue doit s'engager personnellement et prendre position. Je dirais que dans le domaine de la communication écrite, à la suite de l'implantation de la base E-print archives, se met en place en physique théorique un système de communication dual qui s'articule autour de deux entités : le périodique traditionnel sur support papier et les bases de données sur support numérisé. Dans ce contexte émergent deux interrogations centrales :

    1. Si on me demande si E-print archives a engagé une dynamique de changement dans les pratiques de communication à but scientifique, je répondrai par l'affirmative.
      • Oui, E-print archives a changé de façon irréversible les façons de travailler des chercheurs.
      • Oui, E-print archives a un impact direct sur la gestion des prétirages - moins d'un an après son existence, le nombre de prétirages sur support papier reçu dans un des laboratoire est passé de 45O à 2OO, sans que je puisse indiquer si ce dernier chiffre est encore valide. Les trois laboratoires enquêtés ont adopté trois stratégies différentes : un laboratoire a supprimé l'envoi des prétirages papier par la poste pour s'en remettre au serveur E-print archives ; un laboratoire n'envoie plus que les résumés sur support papier et le 3ème a crée un commission ad hoc pour réfléchir à la question.
      • Oui, E-print archives a enclenché une dynamique de désintermédiation qui retentit directement sur l'activité de plusieurs catégories de personnels, notamment les techniciens en charge de la reproduction des prétirages et ceux chargés de la gestion des prétirages qui sont appelés à se reconvertir rapidement. E-print archives est devenue une méta-base de données unique qui a remplacé les bases de données locales mises en place dans chaque laboratoire. Pour mémoire, il faut se souvenir que l'introduction des ordinateurs personnels avaient déjà supprimé une partie des charges des secrétaires qui assuraient la frappe des manuscrits, ce que fait désormais une majorité de chercheurs. Enfin l'efficience des serveurs et des bases de données ne resteront pas sans effet sur les métiers de la documentation et de la bibliothèque en général : en effet, la gestion des prétirages est en voie d'être externalisée, les revues sont menacées à terme, restent encore les ouvrages...

    2. Si on me demande si l'information numérisée supplantera à terme les périodiques sur support papier, je répondrai également par l'affirmative.
      • Oui, le périodique a peu de chances de survivre dans sa forme actuelle sous les coups conjugués de deux dynamiques: d'une part les progrès des NTIC sont loin d'être épuisés ; les microprocesseurs doublent de vitesse tous les dix huit mois (soit une hausse de 6O% par an), avec une croissance comparable pour les capacités de mémoire et de transmission (68% de progression annuelle entre 1988 et 1991). Les récents amplificateurs électroniques réalisés à l'échelle moléculaire multiplieraient par 10 000 les capacités d'amplifier de l'information, soit 100 000 composants électroniques sur l'épaisseur d'un cheveu! les capacités de mémorisation augmentent dans le même temps que les coûts baissent fortement et d'autre part les coûts des abonnements sont en augmentation constante. Les deux courbes d'évolution divergent avec un écart croissant. La situation actuelle ne peut perdurer longtemps en l'état. Les laboratoires devront faire des choix.

    Parmi les nombreux projets alternatifs aux revues traditionnelles dans le domaine des sciences physiques et mathématiques, on retiendra deux propositions dominantes de reconfiguration du système de la communication savante, dont on se borne ici à donner les idées principales. La plus radicale est celle d'une minorité militante soutenue par Paul Ginsparg qui soutient que les revues sont devenues obsolètes en physique théorique puisque depuis plus de trente ans les chercheurs de la discipline travaillent essentiellement avec les preprints. Elle prône de s'affranchir du système du peer review qui pourrait être remplacé par la possibilité ouverte à tous de faire publiquement des commentaires, remarques et autres corrections directement sur les preprints enregistrés par le serveur, ce que la technologie actuelle permet de faire. Pour ce qui concerne l'évaluation de la qualité des publications, en relation avec les postes et les promotions, il est proposé de généraliser ce qui se pratique déjà, à savoir les lettres de recommandation par des chercheurs réputés. L'autre projet est défendu par le mathématicien A. Odlysko qui propose de remplacer la chaîne éditoriale classique des journaux traditionnels sur support papier par une chaîne similaire sur support électronique, dans laquelle les chercheurs eux mêmes se substitueraient aux éditeurs. Selon ce chercheur, le changement s'opérera dans un délai compris entre trois et quinze ans, le temps nécessaire pour que les décideurs du monde académique se rendent compte que les journaux traditionnels sont devenus hors de portée.

    Face à ces propositions subversives qui menacent de tarir leur très (trop) confortables revenus, les plus grands éditeurs, commerciaux et non commerciaux, commencent à offrir des versions numérisées des revues qu'ils éditent, sous forme de packages qui combinent les deux éditions, papier et online, ce qui a pour conséquence d'alourdir (en moyenne +15%) encore plus les factures qui sont déjà très élevées.

    La question qui reste posée n'est pas de savoir si la littérature scientifique émigrera vers la dissémination électronique, ce qui me paraît inéluctable, mais plutôt de savoir comment et quand cette transition aura lieu. Les théoriciens devront inventer de nouveaux dispositifs dans l'édition scientifique qui fassent consensus. On peut penser que la transition se fera vers les journaux électroniques parce qu'ils pérennisent des modes de régulation d'ordre identitaire relatif à la valeur de la production scientifique auxquels les théoriciens restent très attachés. Mais la transition ne se réalisera complètement que lorsque les journaux électroniques seront légitimés par la communauté des physiciens théoriciens.

  7. Eléments de conclusion

    Les pratiques de communication de la communauté des physiciens théoriciens dont nous avons analysées les multiples composantes apparaissent comme un construit social, marquées par une culture commune, produit de son histoire. Une communauté qui s'analyse comme une institution autonome, disposant de la capacité de produire par elle même ses propres valeurs, normes de valeurs et registres d'efficacité. Nous sommes bien en présence d'une macroculture qui génère dans les interactions entre chercheurs des règles sociales unifiantes et unifiées, légitimes qui ne sont spécifiques ni à un laboratoire ni à un pays.. Les traits saillants qui singularisent les pratiques de communication de la communauté se construisent autour de la double articulation de la technologie et de la culture. Elles se situent au c¦ur de l'interrelation entre technique et social et elles en sont le produit. La culture n'est pas seulement un état, elle est également une ressource pour l'action.

    En guise de conclusion , je mettrai en exergue le changement le plus radical qui voit le statut d'un objet technique se transformer. L'ordinateur personnel, la station de travail, n'est plus seulement un outil de calcul indispensable à la production scientifique, il est désormais devenu un outil également indispensable à la communication à but scientifique. L'utilisation de l'ordinateur comme outil de communication a ouvert de nouvelles perspectives dont on commence à peine à percevoir tous les impacts futurs.


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Dernière mise à jour : 15 janvier 1999
Contact : Josette de la Vega