La formation permanente des professionnels des bibliothèques et de la documentation

Michèle Rouhet
MEDIADIX
Michele.Rouhet@u-paris10.fr
http://www.u-paris10.fr/mediadix/




retour

Afin de réfléchir sur la formation professionnelle je vous propose d'examiner les points suivants:

Un article récent paru dans le nouvel observateur titrait : Avenir des jeunes : la France fonce dans le brouillard :  quels métiers recruteront demain? Depuis de nombreuses années, ce sujet brûlant conditionne l'insertion des jeunes. Personne, en France, n'étudie la question. Cependant, des études étrangères, et notamment américaines, montrent que les métiers qui sont et vont être en plein essor sont ceux de la santé, de l'éducation, des services aux personnes et du social. 

Sans vouloir faire de prospective plus ou moins hasardeuse, il est d'ors et déjà évident que nous entrons dans l'ère de la révolution de l'information et nous pouvons raisonnablement penser que les métiers qui sont attachés à l'information vont se développer et se diversifier.

Qu'en est-il de l'analyse des tâches et des changements.

Le rapport d'Anne Kupiec identifie les tâches traditionnelles et en déduit les compétences nécessaires. Cependant deux problèmes importants restent entiers : la répartition des tâches anciennes ou nouvelles dans le cadre des statuts et le problème de l'adéquation entre ces statuts, et l'organisation de ces tâches sur le terrain.

La généralisation de l'utilisation de l'informatique, le développement des réseaux internationaux, la mondialisation des échanges aboutissant à la déhiérarchisation de l'accès à l'information, remettent en question nos savoirs et nos pratiques.

Réseaux internationaux, mondialisation et déhiérarchisation font émerger de nouveaux besoins, de nouvelles activités, et nécessitent donc, de nouvelles qualifications.
Les formations proposées doivent changer tant dans les contenus que dans les méthodes. Il faut qu'elles prennent en compte deux facteurs essentiels : l'adaptation au changement constant

La remise en question à l'échelle du quotidien des savoirs et des pratiques pour être stimulante n'en est pas moins un défi problématique. Elle entraîne, me semble-t-il deux conséquences. D'une part formation initiale et formation permanente vont tendre à se confondre. Hervé Le Crosnier en a donné un exemple avec la création du DESS à double compétences qui réunit effectivement des personnes en formation initiale et continue. D'autre part, du statut de droit possible, la formation continue doit passer à celui de devoir indispensable.

L'ordinateur et les réseaux brouillent les frontières entre les métiers, les tâches et les grades. Les professions de documentaliste et de bibliothécaire se rapprochent et vont sans doute se confondre.

La chaîne traditionnelle, auteurs/éditeurs/ imprimeurs/diffuseurs, est passablement bousculée. Ainsi, les bibliothèques mettent en place une politique éditoriale de constitution de collections numériques comme à Lyon III.

Dans beaucoup d'entreprises privées, on assiste à un tassement de la hiérarchie sur deux ou trois niveaux. L'organisation transversale du travail et non plus verticale commence à se répandre. Pour illustrer ce dernier point qui me paraît de la plus grande importance, je citerai l'exemple intéressant de la bibliothèque universitaire Laval au Québec. Face au challenge des nouvelles technologies, la démarche suivante  a été adoptée :

De fait, la nécessité de s'adapter au changement constant ainsi qu'à une nouvelle distribution des rôles entre en conflit direct avec la rigidité des statuts traditionnels.

Au Québec, toujours, un nouveau programme de formation aux techniques de la documentation a été mis en place basé sur l'acquisition de compétences. En voici quelques lignes : " Ce programme de formation ministériel n'est plus un programme de cours uniformes, il ne comprend que des compétences à atteindre, chacune étant un ensemble d'habiletés cognitives, socio-affectives ou psycho-motrices. " Toutes notions dont on entend pas souvent parlé chez nous ! 
Afin de s'assurer que les compétences énoncées correspondent aux besoins du marché, ils ont commencé par faire une analyse des besoins avec une méthodologie extrêmement rigoureuse. Cette étude intéressante est parue dans la revue Argus, n° 3, 1997.

Les recrutements de demain vont, en effet se faire, non à partir du type de diplôme possédé, mais en fonction de la ou des compétences requises. Ces compétences seront de deux sortes : techniques et humaines. A l'intérieur des compétences techniques (prises au sens général du terme), , il y a déjà et il y aura de plus en plus à la fois des compétences techniques documentaires et des compétences techniques informatiques.

L'importance des compétences humaines va s'accroître. En effet la capacité à gérer la part croissante des échanges aussi bien à l'intérieur des équipes qu'avec les usagers déterminera la qualité d'un service et sa capacité à se renouveler. L'aptitude à communiquer, la motivation, la faculté d'adaptation, l'aptitude à travailler en équipe seront des critères de qualité qui feront la différence face à la surenchère des diplômes.

Nous voyons bien depuis ces dernières années la montée en force de candidats titulaires de licences et de maîtrises qui se présentent au concours de magasinier.
Qu'est-ce qui, demain, va faire la différence, si ce ne sont justement ces qualités humaines, ces possibilités personnelles d'améliorer le travail en équipe afin de permettre au service d'évoluer mieux et plus vite ?

Bibliothèque ou centre de documentation sont les maillons de ce réseau mondial de l'information. Ils devront donc jouer un rôle primordial.

L'accumulation des tâches traditionnelles et nouvelles est, nous le savons tous, quelquefois écrasante. Médiateurs de l'accès à la connaissance, organisateurs et sélectionneurs de sites web ou de documents de toutes sortes, sur tous supports, formateurs du public, producteurs, éditeurs, diffuseurs de documents, organisateurs de la coopération, et évidemment participants.

Nous voyons combien il ressort de cette énumération l'impression d'un ensemble flou fait de mélange entre et à l'intérieur de chaque métier.

Nous sommes cependant placés devant l'obligation d'acquérir de nouvelles compétences pour pouvoir continuer à donner un sens à toute l'information mise à disposition du public.

Quelles formations sont donc nécessaires ? L'organisation et les contenus des formations initiales existantes prennent-ils assez en compte les besoins et les évolutions actuels ?

La formation initiale des personnels d'État comme celle des collectivités territoriales est notoirement insatisfaisante. Les critères de recrutement, les épreuves des concours sont ceux d'un autre âge. Le contenu technique, notamment informatique ne me semble pas adapté. Les capacités humaines ne sont pas prises en compte lors du recrutement et il n'y a pas ensuite de formation aux techniques relationnelles. Quand à la transversalité, elle existe certainement ici ou là sur le terrain, mais pas dans le contenu des formations.

La formation initiale des personnels territoriaux régresse même. Depuis les nouveaux statuts tout le monde s'accorde pour dire que la formation post-recrutement est une catastrophe. Nous voici revenus aux années 70 où il fallait se battre auprès des collectivités territoriales pour qu'elles embauchent du personnel formé.

Qu'en est-il de la formation continue ?

A court terme, les besoins de formation à l'informatique en général et aux nouvelles technologies en particulier sont massifs et ils ne sont pas couverts. Mme Véronique Chatenay-Dolto a présenté les projets très intéressants de la DLL : augmentation des financements, volonté de développer les matériels nécessaires, etc., mais qu'en est-il de la formation ? Comment des personnels formés il y a vingt, dix, quinze ou seulement cinq ans vont-ils acquérir les connaissances nécessaires pour utiliser au mieux les nouvelles technologies.

Il est urgent d'offrir cette formation à tous les personnels en poste. Même s'il existe dans les formations actuelles, des possibilités ponctuelles de formation aux nouvelles technologies, ni Médiadix, ni l'IFB, ni aucune autre structure n'est, je crois, en mesure de répondre à ce besoin de formation massive.

En termes de quantité, si l'offre est insuffisante pour les personnels d'état elle est franchement catastrophique pour les personnels des collectivités territoriales. Le Centre National de Formation des Personnels Territoriaux n'est pas en mesure de répondre aux besoins et les collectivités se retranchent derrière le CNFPT qu'elles financent pour refuser de payer d'autres organismes. On les comprend.

En termes de contenu, les programmes des diverses structures affichent maintenant une offre diversifiée notamment en matière de nouvelles technologies. Cependant l'offre comme je l'ai dit plus haut est insuffisante. L'aspect compétences humaines ainsi que la réflexion sur l'organisation du travail en sont absents.

En termes de méthode, il est évident que les méthodes de formation doivent se diversifier et qu'il faut même en inventer d'autres. Il faudrait des formations courtes, longues, semi-longues, des formations en séminaires, in situ, des formations électroniques à distance, des cours en visioconférence....

L'expérience m' a montré que la pédagogie d'un cours qui se joue à trois partenaires ,intervenant/machine/stagiaire est très particulière. Il serait intéressant d'avoir des échanges sur cette question.

En termes d'organisation structurelle, il y a beaucoup d'organismes : CRF, IFB, URFIST, ABF, ENSSIB. Mais chacun travaille de son côté, dans une remarquable absence de coordination. Les Ministères mènent-ils une réflexion sur les besoins, sur l'organisation et les contenus de la formation initiale ou de la formation permanente en concertation avec les structures existantes ? Et ces structures existantes sont-elles d'ailleurs celles qui sont le mieux adaptées pour répondre aux besoins ?

Un dernier point important est celui des formateurs. Rien n'est fait pour permettre aux professionnels de terrain qui le souhaitent de pouvoir facilement et normalement consacrer une partie de leur temps à l'enseignement. Les formateurs de la profession, compétents, pédagogues ET disponibles deviennent une denrée si rare que j'ai songé à créer une association de protection pour cette espèce en voie de disparition !

En conclusion, je constate que nous sommes encore, surtout en matière de formation continue dans le règne du : " On se débrouille comme on peut." Les professionnels voudraient avancer et mes listes d'attente s'allongent. De façon générale, les critères de recrutement comme le contenu des formations sont plutôt passéistes, tout cela englobé dans un problème d'organisation cohérente et des traditionnelles pénuries en matériel comme en personnel des établissements. Accepter de changer est du ressort de chacun, en donner les moyens est du ressort des autorités de tutelle. A elles de définir les priorités et de faire les choix politiques qui s'imposent.



Contribution au débat

Jean-Philippe Lamy,
Direction du Livre et de la Lecture au ministère de la Culture et de la Communication

Je souhaite intervenir sur deux points importants :

  1. Michèle Rouhet a parlé du Ministère. Il me semble qu'il y a trois ministères impliqués dans la formation de bibliothécaire, donc ce point doit être tiré au clair. Trois ministères : le ministère de la Culture et de la Communication, le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et le ministère de l'Intérieur qui exerce la tutelle des collectivités territoriales, c'est-à-dire de la formation initiale et permanente des bibliothécaires de lecture publique.

    La direction du Livre et de la Lecture se préoccupe de la formation initiale et continue des bibliothécaires. La réforme du statut de l'IFB est en cours notamment pour une meilleure coordination avec l'ENSSIB. Le catalogue de formation de l'IFB prend parfaitement en compte les techniques nouvelles et la complémentarité des sources et des supports en matière de recherche documentaire et en matière de gestion de l'information. Une réflexion est également en cours sur la formation continue, avec notamment les centres régionaux de formation aux carrières des bibliothèques.

  2. En matière de contenu des formations, je voudrais prendre l'exemple de l'IFB puisque j'ai la double expérience de l'enseignement à l'IFB et de l'enseignement dans des centres régionaux de formation. Michèle Rouhet a évoqué les besoins en matière de formation des bibliothécaires. Les questions statutaires n'ont guère de signification, mais le Ministère n'en est pas forcément responsable. Les questions également de distinction professionnelle, très anciennes en France, entre bibliothécaires et documentalistes n'ont jamais eu véritablement de signification dans nos pays, du moins ne s'exercent pas, ne se distinguent pas de la même manière en Europe du Nord ; c'est particulièrement sensible au niveau de la gestion des supports et des relations humaines.

    Michèle Rouhet a cité un exemple, notamment pour ce qui est de l'intégration des qualités humaines dans la relation avec l'utilisateur. Ce mode d'enseignement, cette qualité fait partie des compétences de base, non pas seulement au Québec, mais aux États-Unis où il est enseigné depuis près de soixante-dix ans dans la notion de referent service où l'on enseigne notamment la manière de se comporter en public, les attitudes verbales, non-verbales, toutes ces questions de relations à l'utilisateur dans le cadre du service de référence. Nous pouvons inclure ces formations à Médiadix et à l'IFB. Cela permettra de réintroduire, éventuellement, en France, la notion de relation à l'utilisateur, les qualités humaines, et les compétences en matière de relations.

    Quant à la complémentarité des supports, un bon enseignement, par exemple au niveau de la recherche documentaire, doit intégrer cette complémentarité dans le cadre d'une même démarche de recherche d'information.

    Une information qui peut exiger des heures de recherche sur internet peut être trouvée immédiatement dans le Quid. C'est à la pédagogie de base d'enseigner où trouver l'information le plus rapidement possible, une pédagogie qui devrait être enseignée au CDI. Il ne faut pas fantasmer sur les métiers qui soi-disant composeraient le métier de bibliothécaire ou le métier de documentaliste, ce ne sont que des fonctions. Contrairement à ce qu'affirme le rapport d'Anne Kupiec, il n'existe qu'un seul et unique métier de bibliothécaire, de documentaliste, un seul métier avec plusieurs fonctions.


retour

Dernière mise à jour : 15 janvier 1999
Contact : Michèle Rouhet