Les bibliothèques et la démocratisation de l'accès à l'internet

Philippe Gauchet,
Médiathèque de Gravelines
Mediatheque.Gravelines@wanadoo.fr




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Gravelines est une commune de 12 000 habitants. L'équipe de la médiathèque représente 18 personnes réparties en 3 secteurs : quinze agents travaillent en lecture publique, trois à la documentation administrative et aux archives.

Gravelines a vu s'installer il y a une bonne quinzaine d'années une centrale nucléaire (la plus puissante d'Europe). Cela a impliqué un changement profond de population. On est passé de Gravelines, village de pêcheurs à la morue à une population citadine de cadres-ingénieurs d'EDF. Ce changement a provoqué un gros clivage qui n'est pas facile à gérer au quotidien, notamment en matière de lecture publique. Nous avons affaire à deux types antagonistes de population : l'une qui fuit la lecture, et l'autre grande consommatrice et très exigeante. Nous sommes à la fois poussés en avant et tirés en arrière.

A cette problématique constante de la double population s'est greffée la volonté de la nouvelle municipalité qui s'est orientée vers un projet internet comme outil de participation de la population à la vie de la commune. Cela s'est concrétisé pour la bibliothèque par la nécessité de proposer en six mois un accès internet au grand public. En fait tout a démarré en 1994. La municipalité de l'époque avait alors lancé l'installation d'un réseau câblé dont la commune resterait propriétaire. Ce réseau a été seulement achevé fin 1997. L'idée de la municipalité précédente était de proposer uniquement les chaînes hertziennes traditionnelles, et éventuellement mettre en place une télévision locale.

Dès la mi-95, la nouvelle municipalité a souhaité compléter l'offre initiale. Il s'agissait de trouver un média qui permette la diffusion de l'information municipale (administrative et "politique") mais aussi culturelle et sociale. Tous les foyers étant raccordés, cette information touche théoriquement tous les habitants. La municipalité a pour souci de susciter une démarche citoyenne de la part de la population.

Les réflexions s'orientent dès 96 dans plusieurs directions. L'expérimentation des villes câblées comme Besançon, Le Mans, Issy les Moulineaux ou la démarche plus originale de Parthenay orientent les choix de la municipalité vers l'internet. Parthenay influence beaucoup les élus en ce sens qu'il met sans doute davantage en avant le côté utilitaire pour le grand public et pas du tout l'aspect gadget technologique ou prouesse technique de certaines autres expériences. Pour la municipalité gravelinoise, internet est un moyen d'information et de communication, un outil et surtout pas un but en soi. Certes, il y a beaucoup d'inconnues et de nombreuses questions sont soulevées : techniques, stratégiques aussi.

Il est pour les élus essentiel d'amorcer la pompe rapidement et d'expérimenter certes de manière limitée mais afin d'obtenir les éléments nécessaires à l'affinement de la réflexion et permettre d'avancer.

Cette expérience devait être lancée dans un établissement public. La médiathèque était pour les élus l'établissement public le plus ouvert à tous les types de population. Nous touchons en usagers réguliers 36 % de la population. Par ailleurs, la médiathèque avait déjà franchi le pas des nouvelles technologies puisque, depuis le début 95, on avait mis en place une station cédéroms, à laquelle on a ajouté deux postes en réseau début 1996. Ces 3 stations de consultation de cédéroms ont été regroupées en un seul lieu baptisé "espace multimédia". Cette création s'est accompagnée de l'embauche d'un agent issu des milieux informatiques et non bibliothécaire de formation.

Je suis allé à l' IFB fin 1996 assisté à un stage dont le thème était "les choix possibles de l'internet en bibliothèque". J'ai fait une série de propositions aux élus au cours du premier trimestre 1997. L'accès internet pour le grand public s'est concrétisé à partir du mois de juillet. J'ai souhaité 2 stations pour 2 usages : un accès grand public où on laissait le public naviguer librement sur le web et un accès à l'usage du personnel, qui était situé dans la salle de références. L'objectif de cet accès était de permettre au personnel de se familiariser avec l'outil et d' intégrer le recours à internet dans la démarche de recherche d'informations. Lorsque le public vient nous poser une question, on a les recours traditionnels : les ouvrages, les encyclopédies puis les nouveaux supports : les cédéroms. Enfin si on ne trouve pas de réponse adaptée, il faut aller chercher l'information en dehors de l'établissement.

Au bout de quelques mois, on constate que le public utilisateur est essentiellement masculin, âgé de 18 à 45 ans et que les motivations de consultation sont relativement vagues. Il s'agir plutôt d'une démarche de curiosité. Ils ne savent pas utiliser, mais viennent voir parce qu'ils en ont entendu parler. Quelques-uns ont des adresses récupérées dans des revues comme .Net ou Planète Internet.

Pour la consultation libre, les élus avaient souhaité non pas la gratuité, mais un coût modéré. Nous demandons 15f de l'heure, 8f la demi-heure. On a un taux d'utilisation de 30 %. La médiathèque d'Issy-les-Moulineaux avait le même taux d'utilisation lorsque c'était payant (24 f de l'heure avec des tranches de 2 f). Depuis que la gratuité a été instaurée, l'utilisation de la station est de à 100 %. Je mets actuellement cet argument en avant auprès des élus, parce que je pense que l'important est que le maximum de personnes puisse découvrir les richesses de l'internet et qu'il est nécessaire de n'avoir aucun frein.

En ce qui concerne les agents, la sensibilisation consistait en une formation autour des principes de base de l'internet. Sur douze agents potentiellement concernés, quatre seulement avaient, au bout de cinq ou six mois, utilisé internet.

Début 1998, la Fête de l'internet organisée au niveau national m'a semblé être une opportunité pour accroître l'intérêt du grand public. J'ai eu l'accord des élus pour participer à l'événement à la condition de ne pas faire une grand-messe commerciale, comme celle qui avait eu lieu deux ans avant et qui n'avait pas eut les effets escomptés au niveau du public. Le fait qu'il avait été fait appel à des prestataires de service, par ailleurs fournisseurs d'accès, était sans doute une des explications possibles de l'intérêt sans lendemain. Nous, nous ne devions avoir rien à vendre et montrer concrètement au grand public qu'internet pouvait être une source d'information pour le quotidien. Notre cible était le néophyte usager de l'établissement.

Nous avons pensé faire une sélection de sites et avons réfléchi à élaborer une grille d'évaluation et d'analyse des sites. Au départ, je pensais impliquer davantage dans la recherche les agents qui avaient déjà une expérience de l'internet. Et un agent plus réticent pourrait l'aider à critiquer un site repéré. Au bout du compte, c'est la totalité des agents qui a souhaité effectuer des recherches. Il a fallu faire de la formation accélérée. 200 sites ont été sélectionnés dans un double souci de thèmes repérés comme intéressant notre public et en complémentarité par rapport aux collections existantes. Pendant les deux jours de la Fête, dix postes en libre accès ont été répartis dans tout l'établissement. Chaque poste avait une thématique particulière. Nous avons pu aussi accompagner le public dans sa découverte des principes de la navigation.

Un sondage a permis de constater que le public était satisfait du principe de sélection. C'est d'ailleurs ce principe même de sélection qui, dans 99 % des cas, a déclenché la visite. La quasi totalité de ces personnes touchait internet pour la première fois. La principale demande formulée était de poursuivre et mettre à jour cette sélection.

Notre réinformatisation était programmée dans les 12 prochains mois. Nous nous orientions vers un intranet mais nous nous demandions comment le public pouvait appréhender le principe de pages HTML et d'une interrogation par l'intermédiaire d'un PC et nous avions glissé quelques questions dans notre petite enquête. La quasi totalité des personnes interrogées ont estimé que c'était un accès beaucoup plus facile que le Minitel. 75% ont déclaré qu'ils allaient, dans un délai plus ou moins rapide, acquérir eux-mêmes un PC. Certes intention ne signifie pas achat effectif mais nous avions cependant déjà constaté qu'il y avait un "suréquipement" de la population locale par rapport à la moyenne nationale. Nous avions été même contraints depuis le début de l'année, suite à la demande régulière d'usagers, de prendre les adresses e-mail des lecteurs et de leur envoyer des informations par messagerie électronique.

Notre enquête nous a permis aussi de savoir que le public souhaite avoir sur les écrans d'interrogations outre les informations bibliographiques, le programme des animations, des informations culturelles de la commune.

Ce besoin formulé rejoint les réflexions que nous avions mené autour d'un réseau culturel gravelinois. Après la mise en place de l'intranet médiathèque, une ouverture devrait être faite vers les autres établissements culturels de la commune. Il s'agirait de mettre en place de bornes d'interrogation dans les lieux publics. Une étude est en cours au niveau des subventions FEDER (Fonds Européens de Développement) Dans une étape ultérieure mais à relativement brève échéance, l'intranet gravelinois devrait s'enrichir des informations concernant les cinq autres communes du SIVOM, ce qui représente un total de 25 à 30 000 habitants. A terme, la municipalité souhaiterait pouvoir faire arriver internet dans tous les foyers.

L'enjeu est important. Aujourd'hui le développement technologique est très rapide. Rien ne peut être considéré comme acquis. Le service informatique souhaiterait recourir à un "standard" qui laisserait le maximum de portes ouvertes.


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Dernière mise à jour : 15 janvier 1999
Contacts : Philippe Gauchet