Les bibliothèques et la démocratisation de l'accès à l'internet

Anne Dujol,
BIU Montpellier
Association des directeurs de la documentation et des bibliothèques universitaires
dujol@upm.montp.inserm.fr




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Martine Poulain

Autre contexte qui peut paraître au départ un peu éloigné d'une problématique lecture publique, et autre forme de cette nécessité du partage à la fois des compétences de l'interrogation de l'outil et d'une plus grande appropriation de contenus liés à une offre documentaire qui n'est pas que derrière l'écran, Anne Dujol va présenter l'exemple d'une bibliothèque médicale, destinée à des deuxième ou troisième cycles. Est-ce que cette question de la démocratisation est aussi partagée dans ce cadre, et de quelle manière et quelles stratégies met en place la bibliothèque ?

Anne Dujol

La section de la Bibliothèque interuniversitaire de Montpellier que je présente s'appelle bibliothèque de l'Unité Pédagogique médicale (UPM). Cette bibliothèque a ouvert en 1993, date qui a son importance puisque cela signifie qu'il s'agissait d'une construction et que, dès le départ, nous avons pu y installer un réseau local avec la plupart de nos applications.

Le campus est un peu isolé, hors centre ville, mais à proximité des hôpitaux et à proximité des centres de recherche, en particulier de l'INSERM, l'institut de recherche en médecine, ainsi que d'un campus pour partie commercial, qui s'appelle Euromédecine. En 1992, des contacts avaient été pris pour que l'on puisse, ensemble, mettre en oeuvre un accès internet. Cet accès internet s'est mis en place en 1995 grâce à l'INSERM.

Le personnel de la bibliothèque, qui est une toute petite équipe avec 9,1 postes, est extrêmement bien formé à utiliser les logiciels puisque, dans sa journée de travail, un même personnel va manipuler des logiciels documentaires différents, que ce soit celui du prêt, celui du PEB, du module concernant l'inscription de l'usager, du module concernant le catalogage ou de celui concernant la recherche d'informations sur OPAC.

La Bibliothèque interuniversitaire de Montpellier est un des gros établissements en France, où il y avait un service informatique qui, au départ, était la tête du réseau pour une application bibliographique et de gestion de bibliothèque qui s'appelle SIBIL. Ce service informatique s'est peu à peu orienté vers l'aide aux bibliothécaires et aux bibliothèques de la BIU, en particulier l'aide concernant l'adoption et l'installation de la micro-informatique : dans les années 1985, il n'était pas évident de faire cohabiter les grosses applications nationales qui fonctionnaient beaucoup sous liaison TRANSPAC ou lignes spécialisées, et la mise en place d'un parc de micro-ordinateurs pour nos besoins locaux.

Le personnel a été formé sur tout ce qui est internet, et la messagerie. On est parti sur la base d'une petite équipe, avec à peu près 5 000 usagers potentiels, et 700 à 900 entrées par jour, pour une ouverture de dix heures. Mes expériences dans de gros établissements comme la BPI m'ont décidée à ne pas mettre en oeuvre des systèmes bloquants d'accès à l'information, puisque nous étions trop peu nombreux pour le gérer. On a donc essayé de fonctionner le plus souplement possible pour faire que ça marche, même si, de notre côté, il y a eu très peu de prises en charge spécifique par rapport à l'accès internet.

A la bibliothèque, il existe une prise en charge documentaire, c'est-à-dire que, quand la bibliothèque est ouverte, il y a deux personnes qui sont chargées de s'occuper de l'accueil du public : le magasinier qui fait non seulement du prêt et du retour de prêt, mais aussi de l'accueil ; et le bibliothécaire qui est chargé plus spécialement du renseignement bibliographique et de l'accès à l'information. Ces deux personnes travaillent ensemble, il n'y a pas un renseignement réservé au magasinier, un autre renseignement réservé au bibliothécaire. Ils travaillent ensemble avec un partage des tâches.

On travaillait déjà sur un réseau local sur lequel on avait mis notre catalogue de périodiques, l'accès au catalogue SIBIL de la bibliothèque et de tout le réseau SIBIL. A partir des mêmes postes d'accès à l'information et des mêmes écrans, on avait installé l'accès au réseau local de cédéroms, donc, tout naturellement, on y a aussi mis l'accès à internet.

Je suis allée dans plusieurs autres bibliothèques pour voir comment ils avaient mis en oeuvre leur accès public à internet, et je suis arrivée devant des micro-ordinateurs qui ne ressemblaient plus à des micro-ordinateurs, mais à des bunkers. On a droit au clavier, on peut à peine toucher l'écran, dès qu'une imprimante ne fonctionne plus, on ne peut pas faire [ctrl][alt] [suppr] pour réinitialiser. Dès qu'il y a un incident, on est obligé de déranger trois ou quatre personnes parce que personne ne sait s'occuper des micros.

De ce côté-là, à l'UPM, le personnel était formé et cela n'a posé aucun problème ni d'éthique, ni statutaire pour que chacun se positionne naturellement dans l'aide au lecteur, l'aide à l'usager. Car cette démarche s'inscrivait au préalable dans une logique d'aide à la recherche d'information.
On ne fait pas d'internet pour être sur internet. La démocratisation de l'accès à internet, c'est la démocratisation de l'accès à l'information, ce qui est complètement différent. Internet, c'est le réseau, le support, le médium.

La mise en place de postes en libre accès (6 postes) s'est donc bien passée dans une logique de recherche d'information avec des postes internet qui ne sont pas balisés et non strictement réservés à l'accès internet. Cela se passe sans rendez-vous et sans paiement supplémentaire, comme pour l'accès au réseau de cédéroms. Tout est entièrement payé sur le budget de la bibliothèque puisque, ni les UFR, ni l'université ne nous aident, ni financièrement ni en postes de personnel, à mettre en oeuvre le réseau local, les cédéroms, comme les accès internet.

La mise en place de postes en libre accès, s'est faite avec un accompagnement de nos usagers, c'est-à-dire des séances de formation. De même que l'on avait mis en place des séances de formation pour les cédéroms, pour l'accès à l'information contenue sur les cédéroms, on a balisé des séances de formation pour l'accès et la recherche d'informations sur internet.

On a aussi constitué un fonds documentaire imprimé sur Internet et la médecine sur Internet à ce moment-là, à partir d'articles de presse, d'ouvrages, de messages issus de BIBLIO-FR ou ADBS-INFO.

Le noeud du problème dans la mise en place de postes en libre accès a été d'entendre dire que si on mettait des postes en accès gratuit et public dans les bibliothèques universitaires, elles allaient devenir des cybercafés. Il n'y a pas de honte à être un cybercafé. D'autre part, ce qui me semble plus important c'est que nous participions à cette appropriation de l'outil, que ce soit l'outil micro-ordinateur ou l'outil Internet. Si nous, bibliothèques, on ne le fait pas, qui va le faire ? Parce que dans les cybercafés, il y a rarement des aides à la recherche d'informations spécialisées et l'accès est, de plus, payant.

L'usager de bibliothèque universitaire n'est pas forcément le chercheur de troisième cycle. Ce sont les étudiants de premier, de deuxième ou de troisième cycles, les enseignants-chercheurs, et des jeunes chercheurs. La maîtrise que l'on a de l'outil, ou la maîtrise que l'on a des techniques documentaires de recherche d'informations est totalement indépendante de son niveau de diplôme. Des jeunes étudiants sont parfaitement au point sur les techniques de recherche documentaire, comme sur l'appropriation de l'outil informatique, et inversement des enseignants-chercheurs sont totalement dépassés par les événements parce que, à un moment de leur carrière, ils n'ont pas bien suivi l'évolution technologique et qu'ils se retrouvent à un degré zéro vis-à-vis de la recherche documentaire informatisée, ou vis-à-vis de la recherche d'informations sur internet. Pour la médecine en particulier, il y a sur internet. d'énormes richesses et des sources d'information très importantes, libres et gratuites comme la base de données Medline (il y en a aussi des payantes)

Nous faisons aussi beaucoup d'éducation du public, quel qu'il soit. Quelqu'un disait : on trouve tout sur Internet. Non, on trouve de tout. Internet, c'est gratuit ou c'est payant, apprenez à discriminer, apprenez à choisir, apprenez à savoir chercher votre information. Parfois, aussi, il faut savoir la payer. Un véritable service a son véritable prix.

Nous mettons régulièrement à jour le fichier ³ Bookmarks ² qui recense les adresses qui nous semblent importantes par rapport à notre public. Au départ, on avait mis énormément d'adresses concernant la médecine, la biologie, les sports et l'odontologie. Finalement, on s'est rendu compte qu'il fallait appauvrir notre fichier ³ Bookmarks ², le simplifier. Un magasinier se charge de mettre à jour le fichier tous les jeudi matin, mais c'est toute l'équipe qui, dès qu'elle voit passer une nouvelle adresse intéressante, la signale à ce magasinier.

Nous avons simplifié énormément notre fichier Bookmarks, parce que quand nous faisons des formations, nous disons au public que c'est aussi à lui de faire de la veille technologique sur internet, sur les sujets qui l'intéresse. On explique ce qu'est un moteur de recherche, à quoi ça sert, et on montre, en particulier pour la médecine, les sites spécialisés que sont le CHU Rouen, le MedWeb, ou le site du Karolinska Institute de Stockholm. On laisse aussi une place dans les fichiers Bookmarks. Par exemple, si le congrès de psychiatrie se tenant à Montpellier organise un atelier documentation, on va prendre la peine de repérer les adresses intéressantes en psychiatrie et les ajouter temporairement.

Je ne suis pas inquiète pour ce fichier Bookmarks simplifié : je pense que c'est plutôt le trop qui nuit que le pas assez, et je suis plutôt pour la pédagogie minimum. Quand les usagers ont un besoin d'information, ils vont se poser la question de savoir comment on cherche l'information. Je ne suis pas pour noyer l'usager, quel qu'il soit, sous une masse d'informations, et je ne suis pas non plus pour mâcher le travail. On essaye d'expliquer que c'est à lui de chercher l'information, c'est à lui de savoir juger de la pertinence de l'information. A partir de là, on essaye plutôt de travailler sur les processus et pas trop sur des choses toutes faites. Les adresses sont présentées comme étant les adresses que la bibliothèque propose pour démarrer, cela ne veut pas dire qu'il n'y en a pas d'autres.

Nous avons élargi nos Bookmarks à des adresses de culture générale, par exemple Libération, Le Monde, Le Monde Diplomatique parce que nos étudiants viennent sur internet souvent pour un besoin de recherche d'information, mais pas forcément sur la médecine ou les sports. Ils peuvent vouloir organiser un voyage à l'étranger, trouver des adresses de stages, etc. Donc je crois beaucoup à la force de l'internet comme un outil de travail ouvrant au monde.

L'année dernière, nous avons élaboré une charte qui est une charte d'utilisation des micro-ordinateurs de la bibliothèque, où on rappelle aux usagers qu'il s'agit d'un bien public qui est payé sur le budget de la bibliothèque avec leur argent, et qu'il y a certaines règles à respecter :

A notre petite échelle, par notre action, nous avons un rôle de facilitateur, un rôle de médiateur, et ce qui me semble très important, un rôle d'apprendre à apprendre, c'est-à-dire apprendre à discriminer les sources, apprendre à avoir l'esprit critique, apprendre à juger d'un site, etc. C'est un rôle fondamental, et si ce ne sont pas les bibliothèques qui le font, qui le fera, à part peut-être l'école ?


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Dernière mise à jour : 15 janvier 1999
Contact : Anne Dujol