Les bibliothèques et la démocratisation de l'accès à l'internet
- Débat et contributions -




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Corinne Verry, Institut Pasteur

En tant que bibliothèque de recherche, nous sommes en train de mettre en place, non pas pour nos chercheurs mais pour notre public extérieur, un accès semi-libre à internet (avec une solution Linux). Notre mission première n'est pas d'apprendre à apprendre ou de démocratiser internet. Mais, ce qui est très intéressant à observer dans cette mise en place, c'est que, de plus en plus, les outils qui sont sur internet deviennent complémentaires des outils d'information classiques, imprimés ou autre multimédia. Notre rôle est plutôt dans la façon dont on démocratisera cet aspect, dont on démystifiera l'outil d'information qui est vraiment complémentaire d'un livre, d'un périodique. Un site internet est presque devenu un document, un support d'information au même titre qu'un article de périodique, qu'une base de données ou qu'un ouvrage. Notre rôle est dans la façon dont on pourra apprendre à nos chercheurs, à notre public à utiliser ces outils complémentaires.

Colette Bergeal, BPI

Souvent, on n'a pas les moyens de suivre la progression de l'implantation d'internet dans les bibliothèques de lecture publique. La médiathèque de Gravelines est l'exemple d'une implantation réussie. Mais il y a encore une inégalité en France quant à la sensibilisation des élus à l'utilité de l'accès au réseau et, dans ma perception d'internet, j'ai toujours pensé que c'était d'abord les petites bibliothèques, au sens où elles n'avaient pas des fonds importants, qui auraient du être branchées les premières.

La vraie démocratisation aurait été dans cette démarche. Malheureusement, pour des raisons politiques et autres, ce n'est pas le cas. Comment pourrait-on faire pour que cette idée germe auprès des élus ? Comment faire pour rattraper cette inégalité dans l'accès à l'information qui existe en France depuis au moins deux ans ?

Question à Philippe Gauchet :
Comment, dans un temps très court, avez-vous mis en place, non seulement les accès mais les sélections de sites web ? Comment avez-vous pu gérer cette charge de travail supplémentaire ?

Philippe Gauchet

La participation à la Fête de l'internet a été décidée au mois de janvier 98. Le personnel communal venait de passer une période difficile. En juin 97, il y avait eu une grève générale très dure avec fermeture complète des bâtiments publics pendant presque 3 semaines. Au cours de l'hiver on avait encore du mal à se sortir des problèmes de congés, d'aménagement du temps de travail et autres réjouissances. La proposition que j'ai faite est arrivée semble-t-il comme une bouffée d'air pour l'ensemble du personnel de la médiathèque : cela nous a permis de faire autre chose. La mise en place de stations internet a été techniquement difficile, mais nous avons réussi à tenir notre pari. Tout le monde a tenu plus que son rôle. L'élan a duré au delà de la Fête.

Régis Faivre, Bibliothèque municipale de Besançon

Je voudrais revenir sur la question de la sensibilisation des élus, et des décideurs en matière d'implantation d'internet dans les bibliothèques de lecture publique. Il y a une problématique qui n'a pas été évoquée, qui me paraît quand même assez grave. Le 21 mars, nous avons participé à la fête de l'internet, dans le but de rendre égalitaire l'accès à internet, au plus grand nombre. Lors de l'organisation de cette fête, nous avons voulu nous tourner vers des partenaires éventuels, d'autres bibliothèques de la région Franche-Comté. Je me suis rendu compte qu'il n'y avait qu'une seule bibliothèque de lecture publique en Franche-Comté qui offrait l'accès à internet. C'est un problème parce qu'il y a un vide dans l'accès à internet. La Franche-Comté n'est pas très grande mais il est important de noter qu'il n'y a qu'un seul site où l'accès à internet est libre et gratuit.

D'après le conseiller aux livres qu'on avait fait venir pour faire de la publicité sur cette fête, il semble que ce vide est en passe d'être comblé par des associations qui obtiennent des emplois jeunes et qui demandent des subventions pour faire fonctionner des sites internet partout où les bibliothèques n'ont pas manifesté une volonté, ou n'ont pas réussi à convaincre leurs décideurs et leurs élus qu'il fallait qu'internet fasse partie de la panoplie documentaire des bibliothèques municipales et qu'il était évidemment nécessaire de rendre cet accès égalitaire.

Une fois que des associations auront eu des subventions et des emplois jeunes pour créer des sites internet, les petites et moyennes bibliothèques ne pourront pas rivaliser et ne pourront pas demander des choses qui ont déjà été données ailleurs, parce qu'il y a une concurrence de moyens financiers dans ce domaine.

Je fais partie d'une association de coopération du livre qui s'appelle l'ACCOLAD, au sein de la région de Franche-Comté, et nous sommes en train d'essayer de trouver des solutions pour sensibiliser à la fois les petites et moyennes bibliothèques sur ce sujet, et pour faire acte de promotion ou d'information auprès des élus et des décideurs.

Françoise Danset, directrice de la BDP du Val-d'Oise

Il y a deux discours à propos d'internet :

C'est notre rôle d'associer ce nouvel outil à des missions, de décider ce que l'on veut faire d'internet. Alors que comme souvent, A chaque fois que de nouvelles technologies, de nouveaux médias apparaissent, on tient soit un discours dirigé, soit un discours d'engouement pour l'objet, ce qui ne facilite pas forcément l'intégration de l'outil.

Sur le thème de la démocratisation, j'ai constaté, comme beaucoup d'entre nous, que nous avons quelques problèmes avec les élus de la République. Nous voyons souvent qu' il n'y a pas de vraie maîtrise des enjeux, il n'y a pas d'objectifs ni de politique. On a parlé de formation dans certains carrefours, et j'ai l'intention, avec l'aide de la DRAC d'organiser un forum pour les élus de mon département, qui portera non seulement sur internet, mais surtout sur le rôle de la bibliothèque publique, la démocratisation du savoir et les outils qu'elle emploie. Il y a de grandes disparités entre les communes, alors qu'il y a une très grande attente de tous les publics. Il faut absolument , que l'on trouve les moyens de combler ce qui pourrait encore ,si nous n'y prenons garde, renforcer encore la fracture sociale.

Réponse d'Anne Dujol

La représentante du ministère de la Culture a annoncé un projet DATAR d'équipement sur appel d'offre pour cinq millions de francs, qui s'adresse en particulier aux bibliothèques de communes rurales de moins de 5 000 habitants.

Claire Panijel, URFIST de Paris
http://www.ccr.jussieu.fr/urfist/fourmi.htm
http://www.ccr.jussieu.fr/gremi.htm

Le terme « accès internet » brouille un peu les cartes : internet est un système tellement vaste, qui recouvre des choses tellement hétérogènes, que je crois que notre revendication ne doit pas être une bataille pour l'accès à internet, mais en ce qui nous concerne en tant que bibliothécaires, pour ce qui relève des ressources documentaires sur internet. Internet, c'est aussi du télé-achat, des jeux, des casinos, la vente de pizzas, etc. Pour ces motifs, internet peut figurer dans beaucoup d'autres endroits que les bibliothèques.

L'enjeu pour les bibliothèques est de montrer qu'internet est aussi un outil documentaire, de ne pas laisser la bibliothèque devenir une sorte de musée du livre tandis que se développerait ailleurs une documentation plus vivante et actuelle.

A partir du moment où on donne l'accès à un système où il y a de l'information scientifique et technique, donc de l'information documentaire, la mission de la bibliothèque repose sur deux choses :

  1. La première mission de la bibliothèque est la sélection. La bibliothèque n'est pas une salle de télévision ; il en est de même pour internet : il faut qu'il y ait une sélection, c'est un service que l'on rend aux lecteurs. Le tri effectué ne relève pas d'une position de censeur. Il correspond seulement aux missions propres aux bibliothèques et aux critères de choix déjà en usage pour d'autres types de documents. Des outils logiciels peuvent contribuer au filtrage.

  2. La deuxième mission est une mission de formation. On ne peut pas parler de démocratisation d'accès à internet sans parler de formation. La démocratisation passe par là, permettre à tous de se repérer dans le nouveau système informationnel qui se met en place : connaître les différents types de services et d'informations disponibles, trouver ce que l'on cherche, sélectionner de l'information utile et valide, dans un objectif d'étude comme dans la vie professionnelle.

    Cette mission de formation est de plus en plus présente dans la bibliothèque, bien que ce soit une mission parmi d'autres, et que les bibliothécaires aient aussi beaucoup d'autres tâches. Cependant, on doit montrer que, sur internet, il y a des outils de recherche spécifiques, présentés non par leurs caractéristiques informatiques (le terme "moteur de recherche par exemple recouvre des instruments très différents) mais du point de vue de leur usage documentaire (index, annuaires, répertoires etc..). Cet apprentissage, facilité par la séduction d'Internet, s'appliquera d'ailleurs aussi bien aux documents papiers!


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Dernière mise à jour : 15 janvier 1999