Intervention de clôture
Jean-Claude Guédon




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On peut dire les choses assez simplement : au delà de remercier Hervé Le Crosnier d'avoir monté des rencontres tout à fait exceptionnelles, non seulement par l'ensemble des choses que nous avons entendu, mais par un ton qui est assez inhabituel dans colloques ou congrès où je vais. Il y a eu une libération de parole quelque part. Il y a eu des choses qui se sont dites que j'entends rarement dites. Il y a eu des expressions d'anxiété, d'angoisse, de colère, de frustration, qui ont été exprimées. C'est à travers ces expressions d'inquiétudes et parfois même de rage qu'on commence à penser à des alternatives, à regarder le monde différemment, à chercher des solutions et à se penser soi-même différemment par rapport aux autres pour justement trouver ses solutions.

Un des constats que l'on peut faire très facilement, un des constats que vous avez tous fait, c'est qu'il y a de très grandes menaces qui pèsent sur une instance particulière de notre société qui est appelée, à mon avis, à jouer un rôle d'autant plus important dans les années à venir, que c 'est une des rares instances qui va s'opposer à une logique purement marchande dans la vie culturelle, la vie du savoir, et même nos rapports entre nous : la bibliothèque.

On parle beaucoup de bibliothèques virtualisées et j'ai peur que derrière le terme un peu à la mode, ne se cachent d'autres possibilités qui seraient beaucoup plus sinistres et beaucoup plus dangereuses. On pourrait imaginer par exemple que la virtualisation de la bibliothèque corresponde à sa disparition ou à sa réduction à des fonctions complètement secondaires, complètement marginales. De ce point de vue-là, l'architecture de la Bibliothèque nationale de France réduite à ses quatre coins est peut être un symbole important qu'il faudrait méditer. (rires dans la salle).

On peut imaginer par exemple un avenir de la bibliothèque comme un endroit où il ne resterait plus que des vieux livres poussiéreux que quelques érudits tout aussi poussiéreux viendraient consulter de temps en temps. Nous répéterions à l'égard du livre l'exercice que nous réalisons actuellement avec les manuscrits du Moyen-Age. Et pour le reste les bibliothèques passeraient leur temps simplement à régler des contrats de licences, dont nous avons vu que ces contrats font tout sauf permettre aux bibliothèques de posséder l'information. On arriverait à une situation complètement aberrante d'un service comptable qui ferait une sorte de relais entre des clients et des vendeurs. En même temps, avec ce genre de système de licences, on a vu que les bibliothèques perdent une grande partie de leurs fonctions : fonction d'archivage, fonction de catalogage, fonction de mise en ordre et de mise en signification par l'ordre, de toute cette mémoire qui est la mémoire de nos cultures, la mémoire de nos sociétés.

La virtualisation des bibliothèques pourrait fort bien correspondre à un effritement, à une érosion, et finalement une destruction de l'instance bibliothèque.

Cette menace n'est pas purement hypothétique : elle est d'autant plus grave que commencent à naître de nouvelles institutions qui jouent un rôle analogue aux bibliothèques mais sur un mode totalement différent. Il y a maintenant des compagnies sur la côte ouest des États-Unis qui se proposent aux chercheurs de compagnies industrielles de fournir très vite n'importe quelle information. Ces gens deviennent les courtiers commerciaux de la connaissance. Ils n'ont eux-mêmes généralement pas beaucoup de fonds mais savent se débrouiller pour savoir où trouver les documents souvent en utilisant sans vergogne ce qui peut exister dans les bibliothèques universitaires ou publiques pour le retransmettre dans les laboratoires en faisant payer le prix fort.

Vous voyez le genre de situation qui pourrait se développer si à terme on imaginait une situation où même les chercheurs universitaires, insatisfaits par des bibliothèques devenues inefficaces par manque de fonds, par manque de soutien, par effritement des fonctions, etc. commençaient eux aussi à s'adresser à ce genre d'institution, déplaçant les bibliothèques complètement hors du champs de la circulation et du stockage des données et réduisant la communication scientifique à un système totalement commercial.

Hervé Le Crosnier a soulevé ce matin des points extrêmement importants sur la question de l'anonymisation du lecteur et sur la façon dont on peut suivre les utilisations de documents pour orienter la publication dans tel et tel domaine, qui paraît plus profitable au niveau des ventes. C'est-à-dire que la logique qui domine déjà dans les caisses enregistreuses des grandes chaînes où on sait en gros ce qui dans le stock part vite ou ce qui dans le stock ne part pas vite, pourrait devenir la même logique qui animerait la circulation de la connaissance. Apparaît à ce moment-là une espèce de perversion très profonde de la recherche. C'est l'un des rôles des bibliothèques de ne pas laisser s'instaurer ce genre de système, de laisser libre jeu à la connaissance.

Quels sont les objectifs, quelles seraient les visions que nous pourrions souligner pour les bibliothèques de l'avenir au delà du discours facile "il faut se déplacer, il faut se décentrer, il faut faire je ne sais trop quel jeu épistémologique à la mode pour arriver à se mettre soi-même à la mode." Il y a une question très simple à poser : les bibliothèques ont pour rôle de maintenir une dimension profonde de contrôle sur l'information, et un contrôle qui ne doit pas être un contrôle marchand. Les bibliothèques ont pour rôle d'établir par rapport à la documentation un type non marchand de relation. Le type marchand de relation est parfaitement légitime, dans d'autres secteurs de la société. Pour certains types de documents, on ne peut pas imaginer autre chose. Les éditeurs marchands peuvent et doivent exister. Mais l'important est de maintenir la possibilité de penser le rapport à la documentation sur un mode non marchand. Et ce mode non marchand peut lui-même se diviser en plusieurs catégories; j'en vois deux :

Il va falloir dans les bibliothèques retravailler ces deux catégories pour qu'elles maintiennent cette notion d'un contrôle sur la documentation de façon à préserver une relation non marchande à la documentation.

Comment faire cela? Le monde des réseaux est un monde particulièrement fascinant parce que quelque part, il nous emmène au delà de la vieille opposition entre l'individualisme forcené et le fusionnel du collectivisme. Nous nous découvrons de plus en plus des êtres en relation avec d'autres, des êtres qui ne peuvent fonctionner que dans ces rapports interindividuels. Si ceci est vrai des individus en réseau, ceci est vrai aussi des institutions elles-mêmes en réseau. En d'autres termes, il va falloir que des institutions comme les bibliothèques abandonnent à tout jamais la mentalité de coffres de banques bien fermés, complètement isolés. Vous avez déjà une longue et belle tradition de coopération entre vous à tout sorte de niveaux. Mais il va falloir l'intensifier au maximum, arrêter les empires X contres les empires Y dans le domaine de la bibliothéconomie, arrêter les hiérarchies de tel type; au contraire instaurer un jeu à somme non nulle entre ces institutions qui sont parmi les plus nobles de nos sociétés, de façon à ce que au total, le contrôle non marchand sur la documentation soit préservé.

Comment faire cela? Je pense que BIBLIO-FR a donné le ton et a permis de créer une base en offrant un lieu de discussions générales. Mais parce que c'est un lieu de discussions générales il a du mal à se traduire en actions précises et concrètes. Je suggérais que ensemble, vous commenciez à définir des projets très précis pour atteindre cet objectif de contrôle non marchand sur la documentation. Comment devenir les nouveaux instruments de mise au public, de mise en public de la documentation sur un mode non marchand? Quel éléments techniques devez vous maîtriser pour faire cela et pour le faire ensemble en réseau? Est-ce que c'est du SGML, du PDF, par quel type de stockage, par que type d'indexation? Quel rôle devez-vous jouer pour valider les connaissances dans un monde où la connaissance va proliférer de beaucoup de manières, dont certaines ne seront pas fiables ou de bon aloi. Quel rôle devez vous jouer là-dedans? Comment vous organiser en réseau pour aider les individus à mieux fonctionner comme citoyen? Comment aider les processus de labelisation qui permettent à des chercheurs ou à des penseurs de se mettre sous une étiquette qui du même coup donne une certaine idée de qualité, une certaine idée de travail.

Vous avez un rôle à jouer là-dedans qui n'est pas un rôle traditionnel pour vous et en même temps, il faut le penser en réseau. Comment penser au référencement pour changer les méthodes de canonisation de la science et de la connaissance? Comment penser à la validation des nouvelles ou à la qualité artistique et littéraire pour que certains effets pervers qui ont été soulignés à plusieurs reprises dans ces rencontres, perdent de leur importance et soient renversés? Comment enfin changer par ces instruments de référencement tous ces moyens de canonisation pour leur donner un sens non marchand et un sens citoyen? Voilà les questions que je voudrais vous laisser.

Je crois d'une certaine manière, sans faire trop d'éditorialisation de tout ce qui a été dit ici, ces questions répondent par des pistes tout à fait incertaines aux inquiétudes qui ont été si bien exprimées. Une chose à ne pas faire : c'est dire que nous avons fait une catharsis collective, maintenant rentrons chez nous et dormons. Il est temps de capitaliser sur l'énergie qui a commencé à se mettre en branle, et par la mise en lice de nouveaux forums d'idées associés à BIBLIO-FR plus spécialisés, plus orientés vers le concret, vers les objectifs. Alors je croie que ce qui aura été déclenché ici ne mourra pas et pourra continuer de se développer et permettra aux bibliothèques de jouer ce rôle de civilisation politique et culturelle si important à tous nos yeux et aux miens en particulier.

Je vous remercie.




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Dernière mise à jour : 15 janvier 1999
Contact : Jean-Claude Guédon