La multidiffusion des listes de diffusion

Chaque jour sont créées «deux à trois » nouvelles listes francophones. Ces envois d'e-mails à des abonnés couvrent tous les thèmes.

Par Laurent Mauriac

Le 24 avril 1998

D.Armand. Fotogram Stone Images


Annuaire des listes francophones et inscriptions: www.cru.fr/listes/

Listes: www.lmb.cnrs.fr/Webdo.html pour s'abonner à LMB Actu,
www.info.unicaen.fr/bnum/biblio-fr/ la liste de Biblio-fr

Sites hébergeant des listes: Sorengo www.sorengo.com,
Comité Réseau des Universités:www.cru.fr/listes/serveurdoc/liste

Al'ombre du Web, les listes de diffusion francophones connaissent un engouement spectaculaire. Ces envois de courriers électroniques sur un thème donné couvrent les domaines les plus divers, du modélisme ferroviaire au club de foot de Monaco, en passant par la révolte antichefs dans les entreprises. L'annuaire Francopholistes en recense près de 600, alors qu'elles n'étaient que 200 en septembre. «Nous enregistrons deux ou trois nouvelles listes par jour», rapporte son responsable, Serge Aumont. «Une fois qu'ils ont bien découvert le Web, les internautes s'intéressent plus au contenu qu'aux formes, analyse-t-il. Le Web leur offre une information attrayante, les listes, une information réellement intéressante.»

Certaines listes se contentent de diffuser de l'information d'un émetteur vers plusieurs récepteurs. La plus fréquentée, parmi les listes de diffusion francophones, est LMB Actu, un bulletin hebdomadaire d'informations sur l'Internet qui compte 10 000 abonnés.

Deuxième catégorie: les listes de discussions où chaque abonné peut aussi émettre des messages. «On sent les gens solidaires d'une démarche de contenus, explique Serge Aumont. L'originalité de l'Internet ne réside pas dans le Web, mais dans la possibilité de constituer des communautés. Dans les listes, il se crée des relations assez construites.» Exemple type de cette démarche: la liste Biblio-fr, qui porte sur la diffusion de l'écrit électronique et compte plus de 2 000 abonnés.

  Comment ça marche?

Qu'est-ce qu'une liste de diffusion?
C'est l'envoi régulier de courriers électroniques identiques à plusieurs internautes, sur un thème donné.

Qu'est-ce qu'un modérateur de liste?
C'est l'animateur de la liste. Lorsqu'un participant veut contribuer à la liste, le modérateur valide son message avant de le répercuter aux abonnés.

Toutes les listes sont-elles modérées?
Non, dans les listes non modérées, les participants envoient sans filtre leurs contributions aux autres abonnés. Le risque? Se retrouver avec des messages hors sujet ou très énervés.

Quel est l'avantage des listes sur les forums de discussions?
Avec les forums, les adresses électroniques arrosent tout le réseau. On s'expose aux spamers, qui récoltent les adresses et engorgent les boîtes aux lettres de messages indésirables.

De quoi a-t-on besoin pour créer une liste?
D'un logiciel de courrier électronique et d'une connexion à l'Internet. Si l'on veut éviter de gérer à la main envois et demandes d'inscription, mieux vaut faire héberger sa liste chez un prestataire. Certains, comme Sorengo, sont gratuits. Le Comité réseau des universités (CRU) héberge les listes universitaires, propose l'annuaire Francopholistes et recense les prestataires.

  Portrait
Hervé Le Crosnier, une fois par jour, modère

Cet enseignant en informatique à Caen est le modérateur bénévole de la liste Biblio-fr et de ses 2300 abonnés.

Caen envoyé spécial
Vingt ans après avoir fini ses études, Hervé Le Crosnier a gardé une allure d'étudiant, mais ce n'est pas un hasard: «J'apprends autant de mes étudiants que mes étudiants apprennent de moi.» Enseignant en informatique à l'université de Caen, il ajoute: «On est là pour organiser l'information. On les lance sur des pistes. C'est eux qui nous apprennent.» Entre ses cours, Hervé Le Crosnier s'adonne à sa deuxième occupation, bénévole celle-là: l'animation de la liste de diffusion Biblio-fr consacrée aux nouveaux documents numériques, à leur archivage et à leur diffusion. «Mais je ne me dédouble pas», dit-il: enseigner et «modérer» une liste, c'est toujours se situer entre le citoyen et l'information, «refuser le modèle du citoyen autonome seul capable de juger, celui du café du commerce, qui est tout sauf la démocratie». Refuser aussi «l'idée qu'il y a du savoir dans une bibliothèque et que ça suffit en soi.» Et quand la bibliothèque s'appelle l'Internet, les listes sont ces lieux d'échange où l'on s'épaule, où l'on apprend.

Au moins une fois par jour, Hervé Le Crosnier modère. D'abord, relever les messages de la liste. Cette fois-là, 48 e-mails s'affichent. «Ça va, certains jours, ça atteint 80 messages.» Le travail de fourmi commence: regrouper les messages sur le même thème, changer les titres pour les rendre plus explicites, «rendre les choses assez propres pour que les gens s'y retrouvent», ajouter parfois un commentaire, écarter certaines contributions. Dégrossir, filtrer, réorienter: à la sortie, une petite dizaine d'e-mails sont envoyés. Ils seront reçus par les 2 300 abonnés. «Quand vous faites ça entre deux cours et que vous avez seulement un quart d'heure, ce n'est pas évident. Il y a des jours où je ne peux pas tout passer, des jours où je n'ai pas le temps. Mais ce n'est pas grave: je remets au lendemain. Pour moi, l'Internet, ce n'est pas le téléphone portable. On n'est pas disponible à tout moment.»

Au début, «j'étais plus directif, je corrigeais les fautes d'orthographe, je jouais un peu le rôle du secrétaire de rédaction dans un journal». Ecartant finalement peu de messages: «Le rôle du modérateur est d'assurer la cohésion du groupe, explique Hervé Le Crosnier. C'est lui qui prend les coups. L'idée qu'ont les gens, c'est qu'il empêche les engueulades. Je crois au contraire que son rôle, c'est d'éviter la complaisance, le discours creux.» C'est aussi, avec patience, répéter si besoin est les mêmes questions. Ne pas se contenter de renvoyer à un site, à une page de questions fréquemment posées. «Quand quelqu'un pose une question, c'est sa question. Elle n'est jamais formulée de la même manière. On attend un être humain qui sait. Et on peut ensuite poursuivre la discussion.»

Pour renforcer les liens de cette communauté vieille de quatre ans, qui se «construit graduellement», Hervé Le Crosnier a organisé du 3 au 6 avril des rencontres à Caen. Trois jours pendant lesquels quelque 150 membres, qui ne se connaissaient que «par signature électronique interposée», ont poursuivi de vive voix les débats sur les thèmes abordés dans la liste. Avec cet avantage: ne pas conclure obligatoirement. «On savait qu'on pouvait continuer.» Hervé Le Crosnier se réjouit de «ce jeu de relance mutuelle entre les débats en présence et leur poursuite par le biais des listes». Un fonctionnement qui devrait inspirer les associations, les syndicats et «les nouvelles formes de l'éducation populaire que le réseau rend actuelles». Mais à ceux que l'expérience tenterait, Hervé Le Crosnier prévient: «Si tu choisis d'être modérateur, c'est pour prendre des coups dans la gueule.».


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Page créée le : 24/04/98