Les Rencontres de BIBLIO-FR
compte-rendu




Présentation

D'abord, on peut penser que les objectifs fixés à l'avance aux rencontres ont été atteints :

Il faudra un jour tirer un bilan plus général de ce jeu de relance mutuelle entre les débats "en présence" et leur préparation/poursuite par le biais des listes de diffusion. Il me semble que l'on trouverait un mode de fonctionnement qui serait très positif pour les associations, les syndicats, mais aussi pour l'enseignement à distance ou les nouvelles formes de l'éducation populaire que le réseau rend actuelles.


Au chapitre des sujets abordés, plusieurs éléments marquants (mais c'est pris au fil de ma mémoire, donc sujet à faiblesses, et puis je n'ai pu assister qu'à la moitié des tables-rondes et ateliers en parallèle. Que ceux qui le souhaitent complètent et précisent) :


Présentation de la politique du ministère de la culture et de la communication en matière de développement des nouvelles technologies dans les bibliothèques

L'intervention de Véronique Châtenay-Dolto, directrice adjointe du livre et de la lecture au Ministère de la Culture et de la Communication qui a clairement pris position, à titre personnel, pour des exemptions au droit de prêt (paiement par l'utilisateur pour chaque emprunt en bibliothèque) et dans son texte écrit contre le contrôle des sites dans les bibliothèques. Le rôle des bibliothèques est de promouvoir les sites culturels, pédagogiques, civiques... pas d'établir des listes noires.

Extrait du texte : "Mais, de manière bien plus positive, le rôle des professionnels consiste surtout à assister le public dans ses démarches, à élaborer des conseils. Dans le cadre d'une attention constante aux ouvertures de nouveaux sites et aux évolutions et transformations, on veillera donc à regrouper ceux-ci dans les deux grands domaines définis plus haut, les services à vocation culturelle, créative, et les services à caractère pratique, civique et économique. Ces listes de services feront l'objet d'affichage et naturellement de recommandations lors des sessions de formations pour le public. La même logique pourrait conduire à mentionner des catégories de sites dans le document définissant la politique documentaire de la bibliothèque. Dès lors, me semble-t-il, le spectre de la censure serait écarté au double niveau de la surveillance des utilisateurs, et des éventuels reproches en provenance de l'autorité de tutelle."


Le débat sur le droit d'auteur

Alors que les bibliothèques sont les meilleurs alliées des éditeurs (achats massifs auprès des éditeurs culturels, en sciences humaines et sociales...), on assiste à une propagande sur les "droits d'auteurs" qui cache une évolution sensible du rôle de la protection littéraire et artistique. On voit en effet apparaître un "droit d'auteur sans auteur", par exemple quand des actions mécaniques (photo par satellite, numérisation d'oeuvres du domaine public..) sont considérées comme dépendant du droit d'auteur. De même la directive sur les bases de données permet une protection par le droit d'auteur des faits eux-mêmes, alors qu'une protection commerciale serait plus adéquate. Enfin, il y a une privatisation de la sphère publique quand les documents produits par l'Etat ou l'administration sont non seulement protégés de la libre-reproduction en invoquant le droit d'auteur, mais aussi quand une société privée peut disposer d'un monopole de diffusion des données publiques (ORTélématique en France).

Cette extension du droit d'auteur risque de se retourner contre les auteurs, privilégiant un droit de l'oeuvre (copyright) sur le droit de la personne qu'est la propriété littéraire et artistique.


Les journaux scientifiques électroniques

La question des journaux scientifiques électroniques est un modèle des dangers sociaux que fait courir le réseau à l'expansion de la connaissance. L'expérience des licences prises aux Etats-Unis a été rapportée par Ann Okerson, qui a bien montré la manière dont les nouveaux monopoles de l'édition scientifique, au premier chef Elsevier, mettent en coupe réglée les bibliothèques, et transforment le droit commun (copyright aux Etats-unis... qui incorpore le "fair use", droit d'usage légitime de l'information) en droit privé par l'extension de la signature de contrats spécifiques rédigés par des avocats retors.

Ce travail a abouti le dimanche matin lors du débat avec les partenaires commerciaux des bibliothèques (éditeurs, prestataires de service) à poser une distinction entre l'abonnement (le périodique reste à la bibliothèque, les droit d'usage sont fixés par le règlement intérieur de la bibliothèque, comme c'est le cas actuellement pour les périodiques imprimés) et la licence, qui n'est qu'un droit d'accès temporaire à une information possédée par d'autres. Parce qu'elle constitue une inflexion majeure des pratiques des bibliothèques, cette distinction devrait nous aider à proposer des solutions qui garantissent l'accès démocratique à la connaissance.

Jean-Claude Guédon a remis en cause à ce sujet les modes de fonctionnement de l'édition scientifique. Il a souhaité proposer une nouvelle forme de validation des articles scientifiques qui associerait la diffusion libre des versions électroniques et le choix parmi des articles déjà validés par des éditeurs... de préférence universitaires. Car comme le soulignait Josette de la Véga, la question de la valorisation des recherches est centrale dans la manière dont les chercheurs vont passer à l'édition électronique.


La numérisation

La numérisation (Gallica de la BnF, éditions sur CD-Rom...) et la mise à disposition de collections de textes numériques (BM de Lisieux, ABU : Association des bibliophiles universels) a été largement débattue. Il y a un enjeu à accroître rapidement la quantité de documents disponibles sous forme numérique, tant pour le renouveau des études littéraires que pour la diffusion mondiale de la culture française et francophone.

Reste évidemment la question des droits sur les documents numérisés. Un document appartenant au "domaine public" peut-il redevenir privé par le simple fait qu'il aurait été numérisé ? Est-ce que le droit d'auteur est la protection adéquate ? Le travail accompli pour la numérisation, qui peut être très important si on souhaite des documents de qualité, comme l'ont souligné Jean-Pierre Sakoun (société Bibliopolis) et Catherine Lupovici (société Jouve) doit être protégé contre les utilisations abusives. Est-ce qu'une extension du droit commercial n'est pas la meilleure solution qui protège à la fois les investissements industriels et les "droits du lecteur", notamment la copie privée ou bien de faible diffusion (dans les écoles, les universités, les associations...) , ou bien d'extraits...


Les logiciels libres

Les logiciels libres, et au premier chef LINUX ont servi à la fois de modèle (Bernard Lang a souligné combien les questions posées des relations entre les bibliothèques et l'éditeur Elsevier ressemblaient aux questions posées par les informaticiens vis-à-vis de Microsoft) et de perspective. Dans un numéro de duettiste qui a soulevé l'admiration des participants, Bernard Lang (INRIA) et Stéphane Bortzmeyer (association Internatif) ont bien précisé l'enjeu : pour garder la maîtrise collective de l'environnement informatique, il faut que les formats de fichier soient publics et libres d'utilisation, que l'évolution des formats de fichier soit décidée collectivement, comme dans les instance de normalisation de l'internet (IETF, W3C), et que les sources des logiciels soient disponibles (même si chaque utilisateur ne les lit pas, il sait qu'un spécialiste peut les lire et se porter garant de l'intégrité, ce qui est la meilleure façon de protéger les données).

Les préoccupations des bibliothécaires pour la conservation des documents et l'ouverture d'un accès le plus large à l'information recoupent les préoccupations des informaticiens qui développent, et promeuvent les logiciels libres. On peut espérer que cette découverte réciproque va accélérer la valorisation des logiciels libres. L'annonce faite le dimanche par la société EVER (éditeur de logiciels documentaires) d'un portage avant la fin de 1998 de son logiciel Loris sous LINUX, avec une distribution libre pour les organismes d'enseignement allait tout à fait dans ce sens.


La formation

La formation est un terme qui recouvre des réalités différentes. D'abord formation des utilisateurs, avec de nombreux compte-rendus d'expériences, et le souhait des bibliothèques présente de partager leurs savoir-faire, notamment en proposant plusieurs documents de formation sur le réseau. Le problème est de savoir quel type d'enseignement donner, plutôt centré sur la propédeutique des ordinateurs ou au contraire sur le recul et la maîtrise des formes de la société de l'information. Car si le savoir-faire permettant de regarder la télé est évidemment faible... la formation à la lecture télévisuelle critique reste un travail de grande ampleur. Ainsi en va-t-il pour les réseaux. Ce que Marie-Laure Compant-LaFontaine, documentaliste de collège traduisit en une formule choc : "Passer de l'apprentissage de la technique de l'outil à une pédagogie de la démarche".

Ensuite la formation des personnels ("Le métier de bibliothécaire est devenu de plus en plus complexe. Est-ce la même personne qui peut tout faire" demandait Françoise Danset). Dans ce cadre, il est apparu dangereux d'isoler la formation des emplois. On ne se forme pas de la même manière dans une époque de plein-emploi et dans une période de chômage de masse. En particulier, la formation des personnels "post-recrutement" par les CNFPT a été largement critiquée. Peut-être l'heure est-elle venue de revenir sur la création d'un diplôme reconnu de formation professionnelle, éventuellement en liaison avec les universités.

Michèle Rouhet et Jean Michel ont insisté sur la formation "cognitive, socio-affective" et l'importance des compétences humaines à acquérir dans la formation. La formation continue offre aujourd'hui une vaste panoplie, qu'il faudrait ré-organiser en un plan d'ensemble. Enfin, on ne peut aborder la question de la formation sans évoquer celle des formateurs, notamment les moyens d'inciter les professionnels à participer à l'encadrement des formations.


Les expériences thématiques en mathématique et médecine

La démonstration des expériences thématiques en mathématique et médecine a permis de souligner l'importance des regroupements coopératifs. La question qui se pose maintenant à nous, et qui devrait faire l'enjeu de débats sur la liste afin de passer au stade des réalisations concrètes, est de franchir un cap en proposant des actions communes. Par exemple la constitution d'un répertoire des sites pour les bibliothèques, et des documents pour la recherche et la formation en bibliothéconomie. En partant des expériences de l'Enssib ou des associations de bibliothécaires (ABF, ADBS...).

L'internet et plus particulièrment le web fait cohabiter deux formes de diffusion documentaire : la requête par questions directes à une banque de données, plus proche des compétences de documentation qui sont les nôtres et la navigation par l'organisation "éditoriale" des informations dans des sites de référence. Ne peut-on trouver un schéma coopératif qui permettrait les deux modes ? Une banque de données coopérative interrogeable et ouverte à ceux qui veulent extraire des références pour construire un site "navigable" .

Au fond, la question est la même que celle des réseaux thématiques : comment décrire (travail bibliographique et documentaire), avec quels outils (travail informatique) et suivant quelle organisation coopérative (travail de management et d'organisation). Ces questions restent ouvertes, mais leur résolution, même expérimentale serait l'annonce d'un pas suplémentaire dans l'utilisation de l'internet par les bibliothèques.


Bibliothèques sans frontières

Cette dernière séance nous a permis de découvrir deux situations très différentes :

*Nicoleta Marinsecu a présenté l'expérience de l'internet en Roumanie, et notamment les efforts très importants réalisés par les bibliothèques et les informaticiens. Les compétences bibliothéconomiques des pays de l'est ne sont plus à démontrer, et le savoir-faire informatique est plus que suffisant. Avec l'installation de réseaux et d'ordinateurs dans les universités, c'est une nouvelle génération d'internautes-documentalistes qui est en train d'émerger. Avec une énergie et une volonté de rattraper le retard intacte. Nous irons bientôt suivre des formations à Iasi.

*Olivier Sagna en revanche a décrit une situation de grande pauvreté. Il y a très peu d'ordinateurs dans les universités, et ceux-ci sont très onéreux (plus de deux fois le salaire d'un enseignant de l'Université Cheik Antar Diop de Dakar !). L'appel a envoyer des ordinateurs (486... avec LINUX) a été émis, car l'internet pour les pays africains est un moyen de garder le contact avec les pays occidentaux, mais aussi de créer les journaux électroniques africains moins onéreux que l'impression.

Olivier Sagna a souligné l'importance de liste comme BIBLIO-FR, "dont l'intérêt est qu'on peut voyager sans papiers. A l'époque où l'on se trouve, c'est quelque chose d'assez intéressant"... recueillant les rires complices et les applaudissements de la salle.


Clôture

L'intervention de clôture de Jean-Claude Guédon,consacrée au rôle des bibliothèques dans la situation nouvelle ouverte par le réseau informatique mériterait d'être citée en entier, et ce sera une des premières à être placée sur le site des minutes des rencontres. On reprendra ici simplement cette formule choc : "Il faut faire comme Christophe Colomb" : savoir très exactement où l'on va. C'est parce qu'il avait un but, découvrir la route occidentale des indes qu'il a finit en Amérique. Seule une vision claire de la direction à suivre et du but à atteindre permet de trouver... autre chose et faire naître "Renaissance 2.0".

Et Jean-Claude Guédon de conclure après avoir présenté quelques orientations claires pour découvrir un nouveau monde que nous ne pouvons encore cerner : "Je crois que les pistes présentées ici répondent à des inquiétudes exprimées durant ces deux jours. Il ne faudrait surtout pas considérer que ces rencontres sont simplement une catharsis. Il est temps de capitaliser sur l'énergie qui a été mise en branle ici pour mettre en route de nouveaux forums spécialisés, pour développer la volonté de réaliser des projets précis. Ainsi, ce qui a été déclenché ici ne mourra pas et permettra aux bibliothèques de jouer leur rôle de civilisation politique et culturel si important à nos yeux."


Hervé Le Crosnier




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Dernière mise à jour : 10 avril 1998
Contact : Hervé Le Crosnier