| Revue SOLARIS Décembre 1999 / Janvier 2000 ISSN : 1265-4876 |
![]() |
Au coeur de la technologie du document
Jean-Michel Borde
AFNOR
![]() |
Résumé Cet article s'inscrit dans un travail plus vaste qui tente de décrire les grandes tendances d'évolutions des médias de communication interpersonnels. Il s'efforce de répondre à un certain nombre de questions. Comment justifier la distanciation aux contraintes d'infrastructures sinon en cherchant au coeur même de la structure des langages les motivations de leurs propres mutations ? Il s'agit dans ce cas de cerner le rôle stabilisateur des normes et des standards qui accompagnent, et sécurisent, ces changements. Chacun étant acteur de ce mouvement, souvent à son insu, parfois contre son gré. L'évolution et l'histoire de ces oppositions (entre normes et standards) semblent intrinsèquement liées à la nature profonde des langages. Enfin quels enseignements pouvons-nous tirer de cette histoire ? Des exemples viendront illustrer cette lecture particulière qui montreront le rôle de la technologie et la résistance des attracteurs de sens.
|
Les
normes et standards indices prédictifs de l'évolution documentaire
Le document, outil de communication interpersonnel, mobilise les efforts intellectuels et industriels et stimule l'intérêt général de cette fin du XXe siècle. Les machines informatiques, au service de l'élaboration documentaire, de plus en plus puissantes et sophistiquées, bâtissent en le structurant, un univers normalisé et banalisé d'échange d'information. Le document du XXIe siècle s'écartera progressivement des contraintes technico-matérielles, qui subsisteront comme un réseau de terminaux allant de soi, partie intégrante de l'infrastructure abritant l'activité des hommes. Elles ne devraient plus alors être vues comme des obstacles ; c'est le point de vue que nous proposons de développer ici.
Aujourd'hui, de complexes compétences en NTIC sont vitales pour le créateur, l'éditeur, le gestionnaire de documents, jusqu'au consommateur. Ces utilisateurs se trouvent confrontés à un nombre de plus en plus grand de codes, normes, standards ou formats, qui se sur-additionnent et interfèrent entre eux. Ils sont indispensables car liés aux exigences de fonctionnement des systèmes d'informations et de communication. L'obligation s'en fait sentir au quotidien, au fur et à mesure, alors qu'il est extrêmement difficile de s'orienter dans le foisonnement de leur émergence. La liste ci-dessous en évoque, sommairement, les champs d'extensions :
Il ne s'agit là que d'un échantillon, parmi le foisonnement des spécifications publiques ou propriétaires, qui sous-tendent aujourd'hui l'information et la communication informatique. Pôle d'interopérabilité, elles renvoient vers d'autres normes et standards sectoriels relatifs aux documents analogiques de toute nature : films, photographies, disques, cassettes, vidéo et télévision, spectre hertzien radiophonique, ...
Cette association, en phase d'accélération, de normes et de standards parfois contemporains des techniques nées au cours de la Renaissance ou au siècle dernier, et celles des technologies les plus avancées, provoque une fracture entre technique et culture. L'honnête homme se repose sur l'idée que ces normes et standards sont des contraintes techniques auxquelles il faut se soumettre pour faire fonctionner les machines à communiquer. Pour beaucoup d'entre eux le jugement est plus radical : le progrès parcouru entre deux générations de matériel ou de logiciel n'est pas perçu comme un ensemble de nouveaux potentiels défrichés et ouverts ; il est vécu comme une mode inutile à laquelle il faut se soumettre sans comprendre, pour continuer à échanger.
Pour que les NTIC [2] se déploient harmonieusement dans la société, au sein des marchés et du commerce, il faut prendre très au sérieux ces obstacles cognitifs distinctifs des techniques informatiques. Notamment, les normes doivent être admises comme structurant et organisant le coeur de la communication : la définition arbitraire de la sémantique des éléments d'un code et la forme, non moins conventionnelle, d'une syntaxe. L'arbitraire du signe, assimilé dans la langue naturelle, est-il de même nature que l'arbitraire, issu par consensus, d'un collectif de chercheurs assemblés dans une commission de normalisation d'un format de langage multimédia ? Dans un cas comme dans l'autre, cet arbitraire du signe ouvre un potentiel créatif qui produit du sens et permet l'accumulation de patrimoine culturel. Les langages de balisage comme SGML, HTML ou XML, en se déployant autorisent apports, échanges et contacts entre les langages formels et les langages naturels.
Nous avons voulu aborder l'émergence de l'ère multimédia numérique en cours, sous cet angle particulier, pour tenter de rendre sensible l'attracteur fondamental que constituent la recomposition langagière et son poids sur l'ordonnancement des performances effectivement sollicitées. Si les nouveaux médias de communication ne peuvent plus être considérés comme des clones de performances connues, tout reste à faire pour rétablir un outil d'expression, attrayant, sensé et efficace. La route sera encore longue pour parvenir à une maîtrise économiquement réaliste, apportant des garanties sociales en termes de préservation des acquis culturels et des promesses de perspectives de développement futurs. C'est pourquoi, dans les lignes qui suivent, nous tentons de restituer notre perception, vis-à-vis de la contrainte intellectuelle que représente la technologie. Nous prendrons des exemples classiques de débats techniques passés, pour analyser et mettre en perspective un certain nombre de conceptions en regard des progrès que nous subissons, collectivement et de plus ou moins bon gré.
Normes
et codes : une approche techno-linguistique
Il s'agit ici de réfléchir sur le mode de fonctionnement lié à l'articulation des médias entre eux, dans les environnements dits multimédias en cours de généralisation et banalisation pour la communication interpersonnelle. Pour cela, nous avons tenté d'explorer les mécanismes linguistiques pour évaluer si leurs principes étaient transposables au multimédia et si celui-ci pouvait être compris comme un outil d'expression universel multimodal. Cette analyse est faite dans le but de comprendre la tendance d'évolution de tels outils, d'anticiper les facteurs de risques, notamment dans le cas de la nécessaire transposition à l'écriture. En effet, on peut prédire l'émergence rapide d'outils manuels de description de la réalité au moyen de syntaxes médiatiques entièrement nouvelles. Comme, par exemple, le recours à la réalité augmentée pour illustrer une explication au profit d'un interlocuteur distant. Sans proposer de jugement sur l'intérêt de cette évolution, on peut tenter de raisonner sur la prédiction de problèmes justement liés à la construction langagière et décrits par la linguistique.
Le terme "technologie" (1803) désigne d'abord en français la terminologie technique. Le mot évolue vers la fin du XIXe siècle pour désigner l'étude théorique et la science des techniques et des objets techniques. L'extension contraire de sa signification par l'import anglo-saxon ne permet plus la distinction des deux aspects distincts des NTIC [3] :
Les études sociologiques prospectives sur la communication n'accordent pas beaucoup d'importance à la prospective réellement technologique, s'inspirant notamment de l'évolution des normes et standards. Il est vrai que l'exercice pourrait confiner à ce que l'on appelle de la science-fiction, exercice ayant en France la connotation culturelle que l'on sait ... Cependant, nous proposons d'y regarder de plus près pour dénouer l'écheveau des tendances, en tentant d'échapper aux travers de la 'diabolisation' classique des intérêts de tels ou tels.
Les standards et les normes industrielles appliqués aux nouvelles technologies de l'information et de la communication répondent au principe traditionnel d'émergence des codes et langages. Les concepts fondateurs [5] de la linguistique et les pratiques de développement ou de normalisation des codes et langages NTIC s'éclairent mutuellement. Nous nous limitons aux quelques principes qui nous paraissent éclairants, tels qu'ils sont développés dans le Cours de linguistique générale de Ferdinand Saussure (1967)&nosp;:
L'arbitraire
du langage : la norme implicitement ouverte
En précisant la notion d'immutabilité et de mutabilité du signe, Saussure décrit de façon approfondie l'obligatoire complexité de l'arbitraire du signe. La langue est un code, donc arbitraire, mais elle est aussi intrinsèquement évolutive, donc ouverte. Les déformations phonétiques, les apports étrangers et les innovations langagières, lexicales et grammaticales, sont possibles dans les limites d'une interaction subtile entre l'acceptation de la nouveauté et l'obligation de se conformer aux limitations normées de la pesanteur sociale. La règle sociale confine l'innovation au sein d'une partie restreinte de la population. Si elle s'y épanouit, elle peut devenir un standard, comme par exemple un jargon, une langue professionnelle spécialisée, un accent particulier. Si ce standard se normalise, il s'impose dans la structure sociale. Ceci s'opère par le biais d'actes de normalisation linguistique issus de pouvoirs centralisés : les dictionnaires d'académies nationales, les injonctions de commissions terminologiques ... Une aire linguistique marchande peut aussi produire le même résultat, comme pour les langues nationales qui ont été fixées à la Renaissance, en fonction de la plus ou moins grande capacité de telle ou telle langue vulgaire à générer une édition et un marché du livre. C'est en ce sens que l'on peut dire la norme linguistique ouverte, comme l'analyse bien Saussure dans le chapitre traitant des causes de la diversité linguistique : la mutabilité dans l'immutabilité : " Si à un moment donné une même langue règne sur toute l'étendue d'un territoire, au bout de cinq ou dix siècles, les habitants de deux points extrêmes ne s'entendront probablement plus ; en revanche ceux d'un point quelconque continueront à comprendre le parler des régions avoisinantes. Un voyageur traversant ce pays d'un bout à l'autre ne constaterait, de localité en localité, que des variétés dialectales très minimes ; mais ces différences s'accumulant à mesure qu'il avance, il finirait par rencontrer une langue inintelligible pour les habitants de la région d'où il serait parti. [6]"
L'arbitraire du signe linguistique est ouvert aux innovations et à la variabilité géographique, tout en restant globalement traduisible. Il est d'une certaine façon interopérable, mais nous verrons que cette inter-operatibilité peut croître lorsqu'elle est coordonnée avec l'écriture. Cette caractéristique est essentielle à l'heure du constat, quasi irréversible, que le multimédia multimodal est en train de devenir planétaire.
L'articulation
des langages, une expansion de l'arbitraire du signe
Au fil de notre évolution, la communication vocale s'est extraordinairement complexifiée. Les sons se sont associés selon un processus doublement articulé de phonèmes formant des mots et de mots, des phrases. La faculté à produire des sons élaborés génère des langues qui s'ouvrent à un potentiel plus large de significations. Les linguistes posent comme hypothèse fondatrice qu'une langue doublement articulée doit pouvoir tout exprimer. Ce principe allié à l'arbitraire du code sont des caractéristiques fondamentales du fonctionnement des langues qui lient un signifiant et un signe, voire un symbole ou une icône. Les caractéristiques structurelles des langues révèlent des potentiels adaptatifs et elles ne sont pas toutes égales quant à leur possibilité de s'adapter aux particularismes de l'interlocuteur. Les langues sont aussi inégales quant à leurs possibilités de s'adapter aux nouvelles technologies. L'écriture fonde sur l'oralité un nouveau système d'articulations : les écritures et les couples d'articulations langue-écriture [7] ne sont pas polyvalents entre eux [8]. "Le lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire, ou encore puisque nous entendons par signe le total résultant de l'association d'un signifiant à un signifié, nous pouvons dire plus simplement : le signe linguistique est arbitraire". " Le symbole a pour caractères de n'être jamais tout à fait arbitraire ; il n'est pas vide, il y a un rudiment de lien naturel entre le signifiant et le signifié. Le symbole de la justice, la balance, ne pourrait pas être remplacé par n'importe quoi, un char par exemple. [9]". " À son tour, l'arbitraire du signe nous fait mieux comprendre pourquoi le fait social peut seul créer un système linguistique. La collectivité est nécessaire pour établir des valeurs dont l'unique raison d'être est dans l'usage et le consentement général ; l'individu à lui seul est incapable d'en fixer aucune. [10]".
Traditionnellement la langue et le discours oral répondent au principe de linéarité. Or on doit réfléchir à la notion d'arbitraire du signe, car les NTIC remettent en cause les deux principes de base du fonctionnement des langages : le principe de linéarité et le principe d'immutabilité/mutabilité. Si le multimédia majore l'expression humaine par sa capacité de traitement multimodal, on envisage le poids très fort des contraintes de compatibilité engendrées par cet appel de performances.
Le
caractère linéaire du signifiant [11]
Le signifiant, de nature orale et auditive, s'exprime temporellement, il a les caractères qu'il emprunte au temps :
Principe simple mais néanmoins fondamental dont les conséquences sont égales à celles de la loi précitée. Le mécanisme de la langue en dépend, par opposition aux signifiants visuels (signaux, etc.) qui peuvent offrir des combinaisons simultanées dans plusieurs dimensions. Les signifiants verbaux s'expriment diachroniquement, leurs éléments se succèdent l'un après l'autre, comme une chaîne. "La représentation par l'écriture substitue la ligne spatiale des signes graphiques à la succession du temps. [12]". Les NTIC changent apparemment ces bases, notamment avec l'hypertexte, l'hypermédia, les bases de données, l'information structurée sur réseau, etc... La non-linéarité du document est une opportunité dans la création des langages, un document pouvant être structuré et synchronisé avec plusieurs autres documents, induisant l'ébauche d'un dialogue, suggérant la réflexion.
Les modes hétérogènes, sons, textes, images, gestes, transaction ou télécommande, peuvent être liés entre eux grâce au code numérique binaire qui leur est commun. Fréquemment étudié et signalé, il s'agit bien d'un niveau de plus dans lequel l'arbitraire du signe qui peut véritablement s'y déployer. Là encore, le terminal multimédia, nomade se voit aussi contraint de supporter la logique des médias audiovisuels et leurs caractéristiques particulières de traitement et d'assemblage en tant qu'écriture. Ces fonctions d'accès à la linéarité ont d'ailleurs été totalement banalisées depuis plus de trente ans par les touches de commande magnétoscope permettant la manipulation des séquences. Celles-ci sont au coeur de la logique de fonctionnement des machines de saisie/édition, même frustres et nomades. On les retrouve sur la première génération de Dictaphones numériques qui pèsent moins de 100 grammes.
Le
principe d'immutabilité et mutabilité de la langue : la
mutabilité des NTIC dynamise la convergence
Le principe d'immutabilité/mutabilité de la langue est lui aussi reposé par les NTIC. Toute langue évolue en conservant l'arbitraire de son code ; la communauté en hérite, elle le partage, répondant au principe d'immutabilité. Cependant toutes les langues évoluent en transformant progressivement et presque imperceptiblement l'arbitraire du code : cela répond au principe de mutabilité.
" Si par rapport à l'idée qu'il représente, le
signifié apparaît comme librement choisi, en revanche, par rapport
à la communauté linguistique qui l'emploie, il n'est pas libre,
il est imposé. .[...]... À n'importe quelle époque et si
haut que nous remontions, la langue apparaît toujours comme un
héritage de l'époque précédente...[...]...
La question de l'origine du langage n'a pas d'importance fondamentale. Le seul
objet réel de la linguistique, c'est la vie normale et
régulière d'un idiome déjà constitué. Un
état de langue donné est toujours le produit de facteurs
historiques, ce sont ces facteurs qui expliquent pourquoi le signe est immuable
et qu'il résiste à toute substitution arbitraire. [13]". "Le temps, qui assure la continuité
de la langue, a un autre effet, en apparence contradictoire au premier. Celui
d'altérer plus ou moins rapidement les signes linguistiques et, en un
certain sens, on peut parler à la fois de l'immutabilité et de la
mutabilité du signe [14]".
Les langues et l'écriture, ou même les expressions comme la peinture, la musique, la photographie, le cinéma, évoluaient progressivement et isolément les uns par rapport aux autres, dans la logique de l'héritage des options arbitraires du passé, reçues et intégrées comme patrimoine par la "masse sociale [15]". Les NTIC évoluant très rapidement, certaines industries risquaient de proposer de nouveaux langages, développés à l'abri de leurs centres de recherche, en imposant brutalement à tous leurs utilisateurs de nouveaux arbitraires du code. Ces nouveaux principes, dispositifs hypermédiatiques, remettraient en cause et rejetteraient à un autre niveau le processus d'articulation du signe ainsi que les principes de linéarité et d'immutabilité/mutabilité.
La culture du signe, seule susceptible d'intégrer sur la période historique les innovations de l'arbitraire ou les changements de l'arbitraire [16], est aujourd'hui confrontée à d'autres rythmes et changements qui impliquent les processus de standardisation et de normalisation de l'information et de la communication. Standardiser et normaliser, c'est noter l'immutabilité et la mutabilité de la réalité sociale. Il s'agit de sauvegarder l'arbitraire des codes, des langages, des protocoles, des logiques et des dispositifs matériels et de l'information et de la communication. Normaliser, c'est aussi étudier, approfondir ces arbitraires pour anticiper les conséquences possibles de leurs mises en application. Pour un standard, c'est sa viabilité commerciale ou institutionnelle, pour une norme issue de consensus rassemblant industriels, utilisateurs, experts-consultants, il s'agira d'imaginer sur le long terme le fonctionnement d'une nouvelle réalité fonctionnelle et sociale, intégrant la nouvelle norme. Les normes et les standards du monde industriel passé intervenaient en aval d'un long processus d'épreuves, où les produits et services se standardisaient par banalisation, plus que par normalisation réfléchie. Pour que puisse exister un monde industriel de la communication et de l'information, le principe d'arbitraire du code impose au minimum une standardisation en amont. Il ne peut y avoir de communication linguistique sans code partagé et les machines à communiquer n'ont pas d'existence sociale en l'absence de standard ou de norme.
Augmentation
de la production arbitraire : modification des notions d'héritage du
code et émergence de l'interopérabilité
Dans les deux premiers tiers du XXe siècle, l'industrie de l'information de la communication a généré de nouvelles machines à communiquer intégrées dans notre pratique du signe comme de nouveaux arbitraires : le cinéma parlant et tous les procédés cinématographiques, le disque et ses dérivés, la radiodiffusion dont la télévision en noir et blanc, puis en couleur. L'émergence et l'enregistrement auprès du CCITT des standards analogiques de télévision, rendent compte de logiques de développement très complexes. Ces standards ont de facto hérité de l'arbitraire de la période des alternateurs électriques liés aux infrastructures des territoires européens (50 périodes) et américains (60 périodes). Elles répondent à une immutabilité extérieure au signe, or les industriels s'appuient sur cette périodicité électrique pour proposer une synchronisation des lignes, des trames et des images de télévision [17]. Ils doivent donc prévoir l'harmonisation de celles-ci avec la périodicité des images de cinéma (24 images/seconde) dont ils héritent. Les standards européens (PAL et SECAM) s'inscrivent dans une logique de mutabilité presque imperceptible en proposant une cadence de 25 images/seconde, soit 50 demi-images ou trames par seconde, compatible avec la période des alternateurs électriques européens (on assimile 24 à 25) [18]. Le standard américain NTSC, conçu 10 ans auparavant, adopte la cadence de 24 images/seconde sur une cadence électronique réelle de 30 images/seconde, soit 60 trames par seconde, ce qui est adapté à la période des alternateurs électriques américains (60 périodes). Ceci n'est possible qu'en incluant 6 images dans une durée d'une seconde (chose difficile pour le télécinéma). Le standard NTSC restitue la vitesse de projection du cinéma à la télévision. 50 périodes ou 60 périodes, 25 images/seconde ou 30 images/seconde, la famille des deux standards européens (PAL/SECAM) et le standard américain sont difficilement compatibles à cause d'équipements électriques, dont la nature est apparemment étrangère au sens des activités de communication. L'héritage de cet arbitraire complexe a empoisonné l'évolution de la télévision, tant au niveau de la production des équipements, qu'au niveau de la réalisation et de la production des contenus. En Europe, cela a rendu très difficile le début du mariage de la vidéo et de l'informatique, les écrans informatiques étant cadencés sur 60 périodes. Or, le mariage de la vidéo et de l'informatique était à la base du développement du multimédia et de la vidéo interactive. Jusqu'à aujourd'hui, les standards de télévision ont dépendu de l'immutabilité de cette contrainte territoriale du code de temporel et ne s'en dégageront progressivement qu'avec la télévision numérique.
Les langages de la famille SGML, notamment HTML, ouvrant le potentiel de l'hypertexte et de l'hypermédia partagés en réseaux, imposent aux standards existants l'ouverture vers les normes qui leur assurent comptabilité et interopérabilité. Des segments de langage absolument incompatibles, ingérables dans un même environnement médiatique peuvent être synchronisés, comparés, associés à d'autres fragments distants ou à nombre de métadonnées qui les décrivent. Des textes, dans des langues différentes, un film mis en relation avec son script, avec les partitions de sa musique, plusieurs versions d'un même texte associées à ses divers commentaires ou aux logiques de sa genèse, peuvent fonctionner ensemble et constituer le nouvel environnement de communication, que nous avons désigné sous le terme de " machine grammatologique " [19].
La
résistible malédiction de Babel : vers la machine
grammatologique
Le mythe de la malédiction de Babel serait-il lié à l'évolution vers l'écriture ? Ce serait oublier que la diversité linguistique préexiste à l'apparition de l'écriture. Par contre, si l'écriture a des effets culturellement positifs, elle génère d'autres rétroactions. Soit un territoire linguistique relativement homogène sur lequel on peut observer, comme le décrit Saussure, une mosaïque dialectale imbriquée, progressivement nuancée. Les écritures idéographiques et même des écritures consonantiques seront à même de se comporter comme des normes ouvertes et de laisser perdurer ces variations dialectales sans nuire à la fonction première de l'écriture, représenter l'énoncé de l'idée, alors que des écritures phonographiques avec voyelles se comporteront au contraire comme des normes fermées, ne laissant plus vivre cette diversité, ce qui nuit à la bonne relation translinguistique par cousinage progressif. L'écriture alphabétique avec voyelles est une norme potentiellement ouverte à la faculté de prendre sous la dictée ou d'énoncer toutes les langues, même celles que l'on ne connaît pas, ce qui permet de médiatiser par l'écriture un énoncé, puis de le faire énoncer à nouveau par un interprète compétent. On voit bien qu'il y a plusieurs options dans le potentiel d'échanges translinguistiques, donc dans le potentiel d'échanges économiques ou culturels entre les peuples.
Le mythe de Babel pourrait symboliser une rémanence adamique, référant à l'hypothèse monogénétique des langues, ou le risque culturel que prennent les hommes lorsqu'ils optent pour une écriture trop parfaitement phonographique : la liberté de circuler interlinguistiquement entre des langues cousines, écriture consonantique, voire la liberté de pouvoir représenter directement les idées, écriture pictographique ou idéographique. Ce qui fut le cas dans un certain nombre d'écritures méditerranéennes : pictographique sumérienne, écritures mixtes - idéographique et phonographique - pour l'akkadien et les hiéroglyphes égyptiens ou hittites.
Un constat vient en contradiction avec un de nos postulats fondateurs : s'il semble impossible que les hommes pourraient tous parler la même langue, par contre une écriture des idées, une idéographie translinguistique peut se construire et venir s'articuler au moyen d'expressions multimodales, son, audiovisuel, gestes. On trouve, en Chine, l'existence d'une telle idéographie depuis plus de trois millénaires.
Si l'on constate une si grande efficacité de l'écriture idéographique, c'est qu'elle s'articule sur la pensée et non sur la langue parlée. Ceci implique qu'écriture et langue parlée sont comme deux instances parallèles d'une même pensée. Les NTIC ont introduit nombre de formes d'engrammations, qui toutes s'articulent sur le code numérique binaire. La " machine grammatologique " selon le principe d'articulations parallèles de diverses normes, standards ou conventions d'engrammation, qui relativisent le principe d'arbitraire et d'immutabilité du signe . Il s'agit d'une 'machine' capable de gérer des infinités de corpus multimédia, notamment des corpus interlinguistiques. Elle est aussi capable de modéliser, dans un même univers d'informations structurées, plusieurs modalités ou types de médiation : le geste, la parole, la musique, l'image, l'audiovisuel, le calcul. Il s'agit bien d'une machine multimodale et multimédia qui contredit le principe de linéarité du langage.
Au-delà, cette machine grammatologique devient capable d'assumer la métrologie de l'échange, intégrant le commerce, au sens large. Dans tous les environnements d'information ou de communication, des standards se fédèrent en normes, répondant de plus en plus aux besoins d'ouverture et de complexité structurelle qui les rend capables d'être universellement compatibles et interopérables. Ils participent à la construction de ce qui pourrait être une utopie fondatrice, sinon un nouveau mythe pour nos civilisations : une machine grammatologique.
L'exemple
de la radio numérique
La radio numérique, D.A.B. (Digital Audio Broadcasting) [20], devrait remplacer, à terme, la bande FM permettant globalement de multiplier par dix le nombre des stations, ou plutôt celui de la quantité et de la qualité de services d'informations diffusés. Le D.A.B. modifie profondément la radiodiffusion sonore en lui donnant des capacités multimédias [21]. Le D.A.B. répond au besoin récurrent du conducteur automobile, nomade par excellence, de pouvoir disposer d'informations d'environnement routier, sonores et illustrées, multimédias. Il peut s'agir de cartes ou de données schématiques sur l'encombrement urbain ou la météo. À terme viendront s'associer des données d'assistance personnalisée au pilotage du véhicule ainsi que des informations touristiques ou commerciales localisables. Le projet D.A.B. Eurêka, dont il descend, a été entrepris dans la fin des années quatre-vingt. Il s'appuyait sur l'hypothèse qu'on pouvait développer un potentiel communicationnel radio numérique et interactif. Les diffuseurs d'informations radiophoniques, alliés aux constructeurs électroniques, se sont concertés dans plusieurs instances, ISO, UIT et au sein du consortium DAB. Ce qui leur a permis de développer des programmes au contenu d'abord expérimental, puis aujourd'hui opérationnel et de faire évoluer des plates-formes techniques qui sont aujourd'hui industrialisées. Cette première génération "haut de gamme innovante" sous forme d'autoradio ou de cartes D.A.B. destinées aux ordinateurs multimédias actuels, serait banalisable par la suite. Cependant, le déploiement effectif de la solution se heurte, entre autres, à des problèmes de maturité des performances complémentaires de localisation et de communication point à point. La radiodiffusion sonore, même numérique, ne comprend pas de ressource de localisation du récepteur et les promesses de perfectionnement de la téléphonie cellulaire lui imposeront une concurrence, dans le cas de certaines applications.
Ces services devront s'appuyer sur des infrastructures d'échelles continentales continues, encore à réaliser, impliquant probablement d'autres besoins de normalisation, pas forcément non plus tous bien identifiés pour l'heure. Remarques qui montrent que l'interopérabilité, l'ouverture, le dialogue entre systèmes entre eux puis avec l'homme, sont au coeur du succès du développement des techniques. On voit comment l'immatériel obstacle de la syntaxe, fondamentale pour l'entendement humain, vient s'opposer et résister à de tels projets. S'il est efficace et performant d'indiquer la ressource commerciale autour d'une voiture, dans un rayon de 5 kilomètres, encore faut-il d'abord, pouvoir lui préciser où elle se trouve ! L'absence de cette précision essentielle, on serait tenté de dire prérequis, rend la phrase, réputée pourtant pertinente, vide de sens ! Ce type d'exigence n'est pas seulement guidé par le confort intellectuel mais aussi par les principes de fonctionnement du commerce. La mise en oeuvre de ces solutions, au profit de la distribution, requiert une grande interactivité entre clients et marchands. L'offre doit pouvoir s'adapter, en temps réel, à la réalité du besoin exprimé par la demande, sinon les latences induites érodent considérablement la productivité des investissements. Le cheminement doit être direct ; or il reste encore de nombreux obstacles à contourner pour y arriver.
La première génération de récepteur s'amortira sur la cible très solvable des utilisateurs innovateurs. Puis, quelques mois plus tard apparaissent d'autres générations qui amorcent le tournant vers le marché de masse. Celui-ci engendre une persistance, donc une inertie relative des solutions, par le développement des grands parcs installés et cette inertie fait en soi obstacle à l'évolution dictée par l'interopérabilité.
Cet exemple illustre combien l'impact des innovations techniques dans le domaine de l'information et de la communication peut, et doit, être anticipé, de plusieurs mois et même, années. À condition cependant d'accepter de converger vers des sources représentatives et de ne pas s'arrêter au brouhaha médiatique immédiat, issu du marketing industriel. Pour construire ce langage, nos cultures auraient besoin de percevoir l'environnement communicationnel, son cadre technique, son devenir d'usage, comme un univers imprévisible sous peine de ne pouvoir se construire aujourd'hui face à un demain répondant à d'autres codes et d'autres environnements techniques et technologiques. La prospective en information et communication prenant source en aval de la production industrielle de machines et de programmes serait l'autre face, complémentaire et indispensable, de la prospective plus purement technologique. Ce constat ambivalent et cette mise en cause simpliste dans son machiavélisme économico-industriel doivent être tempérés par une ou deux remarques.
Des
abacistes aux algoristes : un hypermédia mal compris !
La querelle des abacistes contre les algoristes éclaire, à un millénaire de distance, la courte visibilité qu'entretiennent certains enthousiastes de l'hypermédia, ceux qui n'ont pas de culture informatique ni celle des langages formels. Ces jachères pourraient être un frein important dans le progrès de la communication informatique, si la culture hypermédia devait rester trop exclusivement centrée sur les progrès de la manipulation graphique de l'information qu'esquisse le multifenêtrage multimédia et l'usage des hyperliens.
Les théoriciens de l'informatique et, plus largement, les chercheurs en technologie de la communication, dont l'activité consiste précisément à comprendre et optimiser le potentiel cognitif, doivent établir des ponts pour vulgariser les paradigmes primordiaux de l'informatique et des systèmes d'information existants et à venir. Ils ne sont pas seuls concernés et l'évolution culturelle, qui permettra cette nouvelle perméabilité, est déjà en cours. L'histoire de la compétence culturelle répond à un mécanisme d'évolution, comme le décrit John R. Searl dans La construction de la réalité sociale(1998). Ce parallèle à mille ans de distance doit faire comprendre à quel point les progrès communicationnels sont par nature attachés à l'évolution des systèmes de signes et langages, qui animent les machines à communiquer.
Gerbert
et les abacistes
Gerbert d'Aurillac [22] naquit vers 945. Il dirigea l'école diocésaine de Reims de 972 à 987 avant de devenir évêque de Reims puis de Ravenne et d'être élu pape sous le nom de Sylvestre II. Il fut ainsi le pape de l'an mil (999-1003). Ce fut avant tout un penseur éclectique doublé d'un passeur de culture. La légende veut qu'il soit allé à Séville, Fez et Cordoue, qu'il se soit introduit dans les universités musulmanes sous le déguisement d'un pèlerin et qu'il en ait ramené une connaissance de la science arabe et du calcul décimal. Gerbert introduisit les chiffres arabes [23] en Occident, ou plutôt, il popularisa l'introduction des formes graphiques des 9 chiffres excepté le zéro, dont on ne comprit pas l'apport innovant. Ces chiffres servirent presque exclusivement à savoir distinguer les 9 catégories de jetons d'un nouvel abaque dit "abaque de Gerbert". Ceci fut en son temps une véritable révolution par rapport à l'abaque romain du haut Moyen-Âge dans lequel on ne connaissait que des calculi [24] unitaires qui encombraient les colonnes de l'abaque causant beaucoup d'erreurs et rendant les calculs très difficiles. L'innovation de Gerbert consiste à pouvoir disposer de 9 sortes distinctes de jetons : 1 (Igin) qui vaut un calculi unitaire, 2 (Andras) qui en vaut deux, 3 (Ormis) qui en vaut trois et ainsi de suite, 4 (Arbas), 5 (Quimas), 6 (Caltis), 7 (Zenis), 8 (Temenias), 9 (Celentis) qui vaut neuf calculi unitaires. Dans cette comptabilité, le zéro n'existe pas et n'appartient donc pas à la mentalité de cette époque. Si l'on avait créé un dixième jeton que l'on aurait utilisé pour marquer les colonnes dont la somme soit était nulle, soit générait un nombre entier d'unités de rang supérieur dans les colonnes de l'abaque, on aurait culturellement intégré tous les ingrédients d'une notation décimale positionnelle avec zéro. Cela aurait permis de passer rapidement au calcul à la plume, c'est-à-dire à la phase algoriste.
Le progrès ergonomique que représente l'abaque de Gerbert par rapport à l'abaque romain, ou au calcul sur les doigts (le Comput de Bede le vénérable [25]), bloque pendant deux siècles la compréhension du système décimal. Bien que le progrès dans la maîtrise du système symbolique de la numération nous apparaisse dérisoire, c'est un pas important qui est franchi vers l'abstraction du calcul. En effet, dans chaque colonne unités, dizaines, centaines... notées en romains [26], l'ensemble des calculi unitaires est remplacé par les jetons totalisateurs identifiés par leur chiffre arabe.
On réalise donc ainsi des opérations décimales de rang mais sans zéro, ce qui complexifie le calcul. Le zéro n'existant pas dans la numération romaine, qui est l'unique référentiel des européens de l'an mil, on comprend qu'il leur a été difficile de passer à l'étape suivante, comprendre et a fortiori mettre en oeuvre un zéro. La connaissance complète de la numération décimale relative, avec valeur zéro, et la pratique algoriste du calcul à la plume ne se populariseront en Occident que 200 ans plus tard. Lorsque que les premiers croisés comprendront que tout un chacun est capable, s'il a compris le système décimal, de calculer sans l'aide d'un abaque, puisque la notation même des nombres constitue un alignement virtuel aussi efficace que les colonnes matérielles d'un abaque. La vulgarisation du calcul à la plume [27], celui des quatre opérations arithmétiques que nous pratiquons encore, se généralisera notamment à partir du Traité de l'abaque [28] de Léonard de Pise (vers 1170-1250), connu sous le pseudonyme de Fibonacci. Cela n'empêchera pas une querelle des abacistes contre les algoristes qui durera plusieurs siècles. À l'aise dans leur nouvelle méthode de calcul abaciste, les calculateurs professionnels, qui ont su se rendre indispensables auprès des intendants de domaines, des commerçants ou des gouvernants, ne tiennent absolument pas à ce que le calcul des quatre opérations arithmétiques puisse se vulgariser. Ils vivent de la difficulté qu'il y a à calculer, on comprend qu'ils ne cherchent pas à faire évoluer le calcul.
L'hypermédia
peut-il masquer, d'une certaine manière, le potentiel expressif de
l'informatique?
Cette querelle millénaire peut être rapprochée d'une césure culturelle, latente que l'on sent sourdre entre les usagers d'une informatique hypermédia grand public et leurs rapports avec la connaissance informatique fondamentale. En regard, on note aussi une difficulté, pour les informaticiens, à permettre le transfert de certains de leurs partis pris conceptuels fondamentaux.
Les usagers, non-spécialistes d'informatique, voudraient assimiler certaines notions (le plus souvent syntaxiques) qui caractérisent les modélisations et langages formels, sans être obligés à l'effort d'abstraction nécessaire. Ils veulent comme les calculateurs de l'an mil, comprendre la numération décimale avec zéro sur le modèle de la numération romaine. Ils passent à côté de certaines propriétés éminemment efficientes de ces langages formels, qui ne se laissent pas directement modéliser dans le cadre trop pauvre du multimédia hypertextuel, tel qu'on l'entend encore aujourd'hui. Sans doute, un réel effort des algoristes modernes, que sont les informaticiens, devrait pouvoir permettre de vulgariser les modes de traitement de l'information les plus sophistiqués [29]. Un grand nombre de personnes qui utilisent quotidiennement l'informatique grand public ignorent une notion aussi fondamentale que l'articulation linguistique qui fonctionne entre le "bit" et le "mot informatique", quelquefois même, la notion de balise n'est pas connue.
Comme pour la langue, il n'est pas besoin d'être grammairien pour en maîtriser l'usage. Jongler avec différents niveaux syntaxiques des langages formels constitue une compétence culturelle d'un nouveau type, encore complexe et abstraite, qui devra devenir une compétence naturelle pour les générations à venir. Sur cette notion de capacités culturelles, perçues comme segmentation invisible de la réalité sociale, on trouvera de très belles pages chez John R. Searl dans La construction de la réalité sociale [30]. Il explique que " l'une des raisons pour lesquelles nous pouvons supporter le fardeau [de toutes les règles de fonctionnement du monde social et culturel tient à ce ] ... que la structure complexe de la réalité sociale, si l'on peut dire, ne pèse rien et demeure invisible. [...] la réalité sociale est créée par nous pour nos fins propres et elle nous paraît aussi immédiatement intelligible que ces fins elles mêmes [31]". Les objets culturels même les plus complexes, dès lors qu'ils sont disponibles dans la réalité sociale peuvent s'apprendre de façon précoce.
La connaissance de l'articulation entre les bits et les octets est aussi utile que de savoir que le langage humain se construit en articulant plusieurs phonèmes pour former des mots, que l'écriture fonctionne en articulant des lettres pour former des syllabes s'associant elles-mêmes en mots. De la même façon, les bits s'assemblent selon le modèle numérique binaire en groupes de 8 bits ou de multiples (2 ou 4 octets pour les processeurs les plus avancés) pour exprimer des notions plus raffinées. Le code ASCII décrit l'information alpha numérique sur un octet, pour la représentation et les combinaisons alphabétiques des chiffres et les symboles. Cette articulation de base du code de représentation des caractères alphanumériques est en phase d'évolution avec le passage de 1 à 2, voire 4 octets (norme Unicode ou ISO/CEI 10646) [32], pour permettre de coder simultanément toutes les écritures du monde. C'est un enjeu pour ménager une culture linguistique et relativiser l'éventuelle, et redoutée, hégémonie anglophone.
Le refus de ces notions, en tant que prérequis fondamentaux, serait un déficit incapacitant parce que l'esprit ne pourrait alors pas imaginer comment se déploie l'innovation cognitive. Comme les abacistes ne voyaient pas l'énorme potentiel intellectuel ouvert par la numération décimale, ils n'ont pas perçu comment pouvait s'articuler un langage formel. L'écriture des chiffres arabes au lieu des chiffres romains, leur aurait permis non seulement d'écrire des nombres mais de traiter ceux-ci avec l'efficacité d'un abaque.
L'articulation entre bit et octet, symbolique et emblématique, est souvent délaissée alors que c'est la porte d'un univers culturel riche et complexe, celui des langages et modèles formels partagés par les mathématiciens, les linguistes et les informaticiens. Les systèmes de diffusion de l'image et du son numériques, compatibles grâce aux systèmes de compression et de représentation codée fondamentaux, permettent de généraliser une description de l'information, de la géométrie la plus neutre [33] (le pixel) à la codification standardisée de leur sémantique (MPEG 7). Les bases de données, les protocoles de télécommunication, la monétique, la robotique, l'EDI (Echange des Données Informatiques), sont décrits et normalisés, imposant à notre culture la dominante langagière formelle que nous ne pouvons plus renier. Ce qui fait de l'assimilation culturelle de la normalisation de l'information multimédia l'enjeu de notre avenir culturel.
S'il est urgent d'intégrer à notre culture de base les principes de ces paradigmes, il est cependant normal que la culture humaine évolue par étapes successives. À un millénaire de distance, les professionnels du calcul, sont présents comme au Moyen-Âge avec la même volonté inconsciente de protéger leur domaine en ralentissant un processus d'évolution culturelle. Le fait nouveau tient à ce que ceux-ci soient disséminés au sein de plusieurs catégories distinctes :
Cliente de ces professions, la population d'usagers qui ne veut rien savoir de la théorie informatique souhaite utiliser un média. On peut compter sur la complexité et les contradictions qui animent ces différentes cultures pour que la querelle moderne des abacistes de la fin du XXe siècle contre les algoristes (ceux qui se retranchent derrière leurs certitudes de la supériorité des modèles et langages formels), ne s'éternise pas sur deux siècles.
La linguistique et l'accroissement de la compétence culturelle pour maîtriser les systèmes et langages symboliques complexes garantissent cette évolution. Celle-ci se fait jour dans l'éducation de base comme dans les jeux électroniques des nouvelles générations. Il est devenu crédible, pour un enfant né dans les années quatre-vingt, qu'un héros de jeu informatique et son environnement répondent à plusieurs syntaxes de comportement. La culture hypermédia correspondant au savoir-faire complexe des abacistes, que notre génération d'intellectuels littéraires a eu beaucoup de mal à assimiler, évoluera vers un savoir-faire culturel naturel pour les nouvelles générations. Il est probable que la compétence collective en matière de savoir-faire cognitif s'orientera vers l'usage de ces modèles et langages formels, à un niveau difficile à imaginer aujourd'hui [34]. Le mystère de la compétence culturelle naturelle en matière de savoir-faire cognitif ne peut être percé mais on peut en dessiner la tendance historique. Depuis l'homo sapiens, qui sait évaluer une grandeur ou un décompte, d'abord sans savoir compter, puis en sachant consciemment compter. Il accède ensuite à la maîtrise de l'écriture des nombres, puis à celle du calcul, puis à la maîtrise d'un système décimal. Vient enfin le calcul mécanique dont l'aboutissement actuel est l'informatique. Cette évolution progressive aura des prolongements dans l'avenir et un de nos devoirs culturels est d'y préparer les générations futures.
Trois
étages et un satellite : Les perspectives de mise à poste de
l'audiovisuel numérique !
La Recommandation CCITT H. 261, jusqu'à la plus récente évolution de MPEG4, pour le codage de l'image et du son, sont souvent présentées sans ordre ni leurs réelles perspectives. Ces remarquables outils industriels sont parfois abaissés au niveau d'errances scientifiques irraisonnées : à la lumière de nos réflexions précédentes, voici pourquoi.
La normalisation du codage de l'information audiovisuelle MPEG (ISO/CEI Moving Pictures & associated audio Experts Group) peut se comparer aux trois étages d'une fusée. Premier étage : en 1989, la publication de la première version de la recommandation CCITT H.261 pour le codage d'image et de son pour la visiophonie met le feu aux poudres. Ce document définit les deux outils majeurs composants essentiels de la télévision numérique : la compensation de mouvement et la prédiction temporelle. Ce précurseur reste cependant bien fruste avec son nécessaire cadrage fixe, son fond uniforme ; les spécialistes ne s'y sont pas trompés devant la notoriété et l'intérêt soulevés par l'aboutissement de ces travaux.
Profitant de cette impulsion initiale, les chercheurs, qui avaient oeuvré ensemble pour la réalisation de H.261, savent dès lors ce qu'il faut faire pour coder correctement du film : assumer les ruptures de plans liées aux effets de zoom et de travelling, multiplexer les informations audio et vidéo de qualité. Cette performance sera rendue possible par une meilleure organisation des flux d'images (I, P, B) [35]: cette solution s'est appelée MPEG1. C'est le deuxième étage de notre fusée, chargé d'atteindre la vitesse critique de libération, permettant, ensuite, de passer le relais à une méthode effective de codage efficace pour la distribution radiodiffusée. On peut parler d'étage intermédiaire car cette spécification a été bridée dans une classe de débits bien précise 1.5 Mb/s [36], avec pour vocation de servir à l'archivage sur support de distribution de masse (le disque optique numérique).
L'accord stratégique technique et industriel à peine signé pour MPEG1, la radiodiffusion s'impose immédiatement comme la nouvelle performance à conquérir. Cette étape est le troisième étage de notre fusée : MPEG2. Sa vocation d'étage de transfert va lui donner une durée de vie industrielle sensiblement plus longue que les précédentes étapes ; il lui faut persister jusqu'à la mise à poste de sa charge utile : MPEG4.
Comme un satellite MPEG4 va rendre des services, nombreux, concrets et discrets, lorsqu'il aura, enfin déployé ses panneaux solaires, quelque part au-dessus de nos têtes. L'orbite géostationnaire est certainement le meilleur observatoire possible duquel on peut découvrir la moitié de la planète. C'est à un tel endroit qu'il conviendra de savoir porter les performances de cet outil. Multiplexeur d'objets d'information de base, cette norme internationale va commencer à donner sa pleine puissance à la nouvelle forme d'expression qu'est le multimédia. Par rapport aux étages qui ont servi à le lancer, MPEG4 apporte la mobilité et va rapprocher la vidéo de la main de l'utilisateur pour y remplacer le crayon, concourant à fédérer les divers terminaux très variés qu'on y trouve déjà aujourd'hui.
À nouvelle écriture : nouvelle grammaire. MPEG7 doit-elle être comprise comme un autre nouveau satellite ? Dans l'esprit de ses initiateurs, il faut plutôt comparer MPEG7 avec le bus de liaison d'information et de gestion, qui coordonne le fonctionnement des différents étages de la fusée et de ses équipements entre eux, pour assurer l'objectif de la mise à poste réussie du satellite. MPEG7 multiplexera les langages d'accès à l'information en fonction des différentes spécialités, des différentes langues et écritures et surtout des différentes cultures. Dans un lanceur spatial, la centrale à inertie, comprise dans la case à équipement, doit un peu échanger avec les pompes des tuyères et pourtant quelle différence de culture industrielle entre ces deux mondes techniques ! Quelle différence d'environnement aussi ! Imaginerait-on de calculer la position et la balistique de notre lanceur dans la proximité de travail de ces tuyères. Il en est de même dans de très nombreux domaines de l'entreprise, de la cité et même de la société.
Pendant ce temps, l'audiovisuel conventionnel vivra ses derniers feux et s'éteindra probablement avec la fin du cycle d'obsolescence de MPEG2. En termes de durée, on peut quand même lui pronostiquer trente ans de vie industrielle, c'est-à-dire au moins autant que les standards PAL, SECAM et NTSC qu'elle est en train de remplacer. Le temps que s'établissent de nouveaux modes de consommation à travers des produits et des services qui sont totalement à inventer ou à réinventer. Pragmatiquement aussi, en attendant l'extinction d'une certaine race de téléspectateurs conventionnels. À l'heure où sont écrites ces lignes, nous en sommes à préparer la séparation du satellite et du sommet du troisième étage. Comme pour le T.G.V., qui devait démontrer que la logique du réseau ferroviaire survivrait aux hautes vitesses, sans quoi la perspective perdait sensiblement de son relief, nous faisons la même chose, avec la télévision cette fois. Nous prouvons notre capacité à gérer une bifurcation technologique à haute vitesse, tout en gardant l'intégrité des performances du dispositif, en réservant la place pour des raffinements de niveaux supérieurs. Gageons que, comme pour ses "homologues" spatiaux, la stabilisation et le maintien de MPEG4, et de ses dérivés, demandera un gros travail et une étude raffinée des compromis mis en oeuvre... De nombreuses solutions techniques potentiellement antagonistes devront être testées, débattues puis normalisées. Ce genre de questions sera étudié, un peu plus tard dans le cadre des projets futurs, dont on parlera peut-être, dans mille ans comme aujourd'hui des abacistes.
_______________
En écriture latine, grecque ou cyrillique, il nous paraît naturel de distinguer l'italique du souligné ou du caractère gras. Cela perd toute signification dans d'autres cultures et d'autres systèmes d'écritures. On comprend ainsi que la normalisation du grain élémentaire de l'écriture, si elle nous apparaît simple, en ne raisonnant que sur nos alphabets occidentaux, devient un sujet extrêmement complexe quand on le considère à l'échelle planétaire, qui est celui du champ de l'expansion économique actuelle.
Notre plaidoyer pour une prise en compte critique des perspectives de développement des NTIC prend fin ici. Nous avons voulu montrer qu'une lecture éclairée par l'enseignement historique peut permettre de relativiser un certain nombre de débats dits cartésiens. Nous avons voulu donner aussi raison à l'avenir qui est le grand champ de développement de ces techniques de communications qui sont plus indispensables qu'on ne le croit communément, pour répondre aux différents défis lancés à la survie de l'humanité. En effet, il faudra bien l'énergie et la puissance de ces potentiels pour combattre les maux qui sont à notre porte, de l'environnement à la surpopulation. Si l'appareil de production semble être le héros in fine de ce fantastique effort, c'est chacun d'entre nous par son indispensable contribution en réseau, qui permettra de l'enrichir de ses réflexions, besoins et expressions de ceux-ci.
Biliographie












Notes
© "Solaris", nº 6, Décembre 1999 / Janvier 2000.